26 octobre 2009

Dense

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Daniel Denis & Univers Zéro © Jacky Joannès

Attention aux conclusions hâtives ! On pourrait, à la vision d'une batterie occupant la place centrale de la scène et en observant la gestuelle habitée de Daniel Denis, penser qu'avec Univers Zéro on a affaire à une musique engendrée par la sphère Zeuhl. Si ce batteur a croisé un beau jour, voici longtemps maintenant, le chemin de Christian Vander au sein de Magma, et s'il reconnaît lui-même, dans un exercice d'humilité admirable, avoir beaucoup appris de ce dernier, la comparaison doit s'arrêter là. Daniel Denis et ses compagnons de Belgique méritent beaucoup mieux qu'une affiliation qui n'en feraient que des sous-produits d'un courant musical qui, en réalité, n'existe pas. Leur monde est tout autre et leur esthétique très divergente : ici, point d'imprécations ni d'appels furieux à la puissance d'un être supérieur aux contours parfois troubles. Pas de grandes déclarations fracassantes assénant la supériorité d'une musique sur toutes les autres. Pas de quête d'une fantasmatique vérité. Non, rien de tout cela. Avec Univers Zéro, nous sommes conviés à un voyage vers des paysages qui évoquent plutôt les tableaux de Brueghel l'ancien et ses personnages parfaitement mis en scène (Quand on demande à Daniel Denis si le monde qui nous entoure l'influence en tant que compositeur, le premier mot qui vient à la bouche de Daniel Denis est... la campagne !). La musique tournoie, danse, elle est dense ! Son climat assez unique, né de l'association d'instruments en provenance du rock avec d'autres, moins habituels tels que le basson ou le hautbois, la distingue nettement de toutes les autres. Elle est aussi sous l'influence des folklores de l'est de l'Europe et s'avère intemporelle, détachée des modes, depuis 35 ans. Car Daniel Denis se bat avec une énergie remarquable depuis 1974, date de la création d'un groupe qui se maintient en vie par delà les années. En aparté, Daniel Denis confie qu'il ne se sent pas le droit de donner des cours parce qu'il est un autodidacte tout en s'émerveillant d'avoir à orchestrer sa musique pour un orchestre symphonique lituanien. Une démonstration de fraîcheur qui force la sympathie pour un homme d'une exemplaire simplicité (il en va d'ailleurs de même pour tous les membres du groupe).

Dans ces conditions, on ne s'étonnera pas que le concert donné par Univers Zéro au Théâtre de la Manufacture constitue l'un des temps forts du Festival Nancy Jazz Pulsations ; il est l'occasion d'apprécier le talent de la jeune garde du groupe, rejointe depuis peu par l'ancien Michel Berckmans (hautbois et basson) et nous offre une élégante promenade qui va puiser dans d'anciennes pièces comme « Présage », « Toujours plus à l'est » ou « Dense », mais aussi dans de plus récentes, voire inédites telle que « Straight Edge », qu'on pourra découvrir sur Clivages, le prochain disque du groupe. Qui sera sans doute, comme ses prédécesseurs, une belle réussite et la marque d'une musique qui reste hors du temps.

En écoute, un extrait de "Présage", lors du concert d'Univers Zéro au Théâtre de la Manufacture de Nancy, le mardi 13 octobre 2009. Le son est probablement un peu assourdi en raison de l'acoustique de la salle, pas forcément la meilleure pour ce genre de musique...

podcast
Daniel Denis : batterie, Michel Berckmans : basson, hautbois, Pierre Chevalier : claviers, Dimitri Evers : basse, Martin Lauwers : violon, Kurt Budé : clarinette.

26 septembre 2009

Présent

Cette histoire se déroule en trois temps. Elle me semble assez singulière pour que je prenne le temps de vous la raconter brièvement...

20 décembre 1980

Comme il m'arrive de le faire très régulièrement depuis cinq ans, date de mon arrivée à Nancy, je pousse la porte de mon magasin de disques favori, « La Parenthèse ». Aujourd'hui, j'achète deux disques : le premier, signé John Wetton, est passé aux oubliettes. Le second, lui, est beaucoup plus énigmatique. Publié sur le label Atem créé par celui-là même qui travaille encore chez ce disquaire alors installé Rue Gambetta, Gérard N'Guyen. Il me présente ce jour-là un drôle de Triskaidécaphobie (qui signifie la peur du chiffre 13), disque signé d'un groupe Bruxellois, Présent. Formée par le fantasque Roger Trigaux après son départ d'un autre groupe Belge, Univers Zéro, cette nouvelle formation s'inscrit dans la lignée directe de son jumeau mené d'une baguette virtuose par le batteur Daniel Denis. Une musique plutôt sombre, assez vertigineuse et qui convoque des esprits aussi divers que ceux de Belà Bartok, Györgi Ligeti, King Crimson ou encore Magma, pour citer les plus emblématiques. Un rock nocturne, haletant, hanté par des fantômes qu'on croise au détour d'une « Promenade au fond d'un canal », une scansion qui vous prend à la gorge, une sacrée symphonie mûe par une incroyable marche en avant, jusqu'au souffle final. Pas de tout repos, certes, mais profondément original et habité.

Hiver 2005

Univers Zéro a poursuivi sa route selon un rythme assez irrégulier, tout comme Présent dont l'existence s'est faite intermittente : l'un comme l'autre ont publié six ou sept albums en vingt-cinq ans. Entre temps, la roue de la vie a tourné, faisant naître puis grandir mes enfants. Ah, ce drôle de concours de circonstances qui veut que mon propre fils, alors âgé de vingt ans, rencontre la tribu Trigaux et intègre le nocturne Présent pour en devenir le saxophoniste ! Comment aurais-je pu imaginer, en ce jour de décembre 1980, que mon histoire personnelle serait ainsi reliée à celle du groupe ? Je raconterai, plus tard probablement, comment les événements ont conduit un jeune musicien de jazz à apprivoiser l'univers fantasmatique de ce compositeur chef d'orchestre pas comme les autres par mon entremise indirecte.

Septembre 2009

Présent est toujours là : une tournée sur le continent américain en juillet 2005, des apparitions en Allemagne, à Paris, au Portugal en 2006, au festival Rock In Opposition de Carmaux en 2007. Cette manifestation annuelle voit en 2009 les retrouvailles des deux jumeaux Univers Zéro et Présent. Chacun se produit sur scène le dimanche 20, avant un grand final en commun où treize musiciens enflamment un public dont on dit qu'il a souvent quitté la salle les larmes aux yeux. Larmes de bonheur, évidemment. Un grand moment de musique, semble-t-il...

present.jpgMais 2009, c'est aussi la publication d'un nouveau disque pour Présent : un CD inédit et un DVD de près de trois heures proposant des extraits de concerts en 2006 et 2007, ainsi que quelques archives des années 90. Barbaro (Ma Non Troppo) est une incontestable réussite, peut-être même s'agit-il du plus beau disque du groupe... Et qu'on ne se méprenne pas sur mes propos : je suis certes fier que mon fils participe à cette aventure et de constater que la place qu'il y occupe est plus que significative, mais mon attendrissement paternel n'est pour rien dans l'admiration que j'ai pour le disque. Barbaro (Ma Non Troppo), ce sont trois longues compositions haletantes et majestueuses, d'une très belle facture et dont les arrangements complexes font merveille et méritent une écoute attentive et répétée. S'appuyant sur une rythmique de fer (Dave Kerman à la batterie, Keith Macksoud à la basse, Pierre Chevalier au piano), les conversations qu'engagent le violoncelle de Mathieu Safatly, la guitare de Trigaux père et fils, les claviers de... Pierre Chevalier, encore lui et le saxophone de Pierre Desassis sont passionnantes d'un bout à l'autre : « Vertiges », « A Last Drop » et, comme si l'histoire devait se réécrire encore et encore, une nouvelle version de « Jack The Ripper » signée Daniel Denis et Roger Trigaux, qu'on pouvait déjà écouter sur le deuxième album d'Univers Zéro en 1979. Et puis... comment ne pas s'émerveiller devant un groupe qui, en 2009, se paie le culot d'utiliser un instrument tel que le mellotron, qui connut son heure de gloire voici bien longtemps par avec des formations mythiques telles que les Moody Blues ou King Crimson ? On sort des quarante-cinq minutes de cette musique pas comme les autres un peu étourdi, la tête un peu ébouriffée et... on en redemande !

podcast

En écoute, les trois premières minutes de « Vertiges » (Roger Trigaux)...

Roger Trigaux (guitare, claviers), Reginald Trigaux (guitare), Pierre Chevalier (piano, claviers), Dave Kerman (batterie, percussions), Keith Macksoud (basse), Mathieu Safatly (violoncelle), Pierre Desassis (saxophones), Udi Koomran (son).

Barbaro (Ma Non Troppo) est publié par Ad Hoc Records, dont le président n'est autre qu'un certain... Dave Kerman !