02 novembre 2011

Sans limites

samuel_blaser_boundless.jpg

Allez hop, un bon vieux virage à 180 degrés ! Après le prairie rock de l'attachant Indio Saravanja ; après le southern rock du regretté Duane Allman, je vous emmène pour un petit tour chez un jeune tromboniste Hélvète dont on parle de plus en plus et qui semble n'avoir pas froid à la coulisse...

Attention toutefois : je préfère annoncer ici qu'avec Samuel Blaser, nous ne sommes pas forcément en terrain balisé et qu'il faut accepter d'être un peu dérangé dans son confort auditif si l'on veut participer aux joutes exploratoires qu'il nous propose. De façon un peu simpliste, on le range dans la catégorie des musiciens dits d'avant-garde. Mais ces étiquettes sont irritantes parce que toujours réductrices. Et traduisent très mal la jubilation qu'on peut éprouver à s'embarquer sur un terrain parfois escarpé mais ô combien fertile !

C'est le doux prix à payer : celui de l'inconnu et de cette incertitude roborative sans laquelle une création ne serait qu'une répétition. À certains moments, on veut reconnaître, à d'autres on cherche à connaître. Et pour ne rien vous cacher, ce n'est qu'après trois voire quatre écoutes attentives que ce disque a fini par me dévoiler ses atours. Parce que la musique - comme toute forme d'art - est aussi une affaire d'initiation. Au prétexte que je ne parle pas le Japonais, devrais-je en conclure qu'un quotidien de Tokyo ne dit rien d'intéressant ? J'aurais plutôt tendance à opter pour un apprentissage de la langue...

Samuel Blaser est un musicien actif. Pour ma part, j'avais pu noter la singularité du tromboniste lorsqu'il avait rejoint le Quartet de Bruno Tocanne et ses 4 New Dreams. Plus récemment, son Consort In Motion écrivait un palimpseste audacieux de la musique de Monteverdi, dans un projet auquel était associé le batteur Paul Motian, toujours avide de nouvelles expériences du haut de ses 80 ans.

Avec Boundless le bien nommé - une traduction possible serait sans limites - Samuel Blaser met en lumière à la fois ses qualités d'improvisateur et de fédérateur. Il faut dire qu'en faisant appel au guitariste Marc Ducret, il trouve un partenaire dont le moins qu'on puisse dire est que le bonhomme a du répondant ! Deux animateurs inventeurs, deux agitateurs artificiers toujours à l'affût, sans cesse prêts à rebondir sur l'idée de l'autre, à la creuser, la décortiquer et la maintenir en vie coûte que coûte. Je profite de la publication de ce disque pour rappeler à quel point Ducret est une personnalité essentielle de la scène actuelle : pour vous en convaincre, refaites un petit tour du côté de son trop éphémère Sens de la Marche ou de ses récents Tower, volumes 1 et 2. Sacré personnage qui va même ici glisser quelques motifs que ne renierait pas un Robert Fripp.

Le disque est structuré autour d'une suite en quatre parties enregistrées live : à peine le thème rapidement esquissé que la musique s'envole pour une stimulante conversation à quatre voix libres et complices. Quatre parce qu'aux côtés de Blaser et Ducret officient le contrebassiste Banz Oester et le batteur Gerald Cleaver. Ces deux-là sont partie prenante de la fête et ne laisseraient pour rien au monde le débat se dérouler sans eux. Le terme de conversation n'est pas écrit par hasard : il me semble traduire assez fidèlement l'esprit qui règne sur ce disque. Les idées fusent, chacun les reprenant à son compte dans une cause collective : au final, le motif dessiné est réjouissant, imprévisible, foutraque et stimulant.

Je ne m'y connais pas assez en trombone pour formuler un avis circonstancié sur le jeu de Samuel Blaser. Tout au plus puis-je souligner sa vivacité et ses qualités exploratoires de l'instrument. Ainsi que sa faculté - très appréciable au demeurant - de retrait dès lors qu'il s'agit de permettre aux trois autres de dérouler le fil de leur histoire. Oui, Samuel Blaser a aussi l'intelligence de savoir ne pas jouer pour mieux écouter et rebondir.

Publié sur le label Suisse Hat Hut, Boundless est séduisant par l'addition de petits trésors d'invention qu'il aligne devant nous, sans complexe et dans un désir d'aller voir ailleurs si nous y sommes.

Et nous y sommes bien en effet, tout ragaillardis par cette bonne friction que le Quartet nous a accordée. Quant à savoir si Boundless relève de l'avant-garde, de l'après-garde ou de je ne sais quoi, j'aurais tendance à dire que je m'en moque comme de l'an 40. L'essentiel est là, dans la profusion des énergies et le désir de regarder devant soi.

Sans limites, vous dis-je !

29 mars 2009

Euphorique

marc_ducret.jpgVoilà un disque qui fait un bien fou ! Pendant que nos vieilles gloires rabâchent à n'en plus finir et pour un montant astronomique un répertoire usé jusqu'à la corde aux frais de la princesse (rendez-vous sur la note publiée hier pour en savoir plus), il est des artistes, certainement moins fortunés, qui empruntent des chemins de traverse - dont on ne sait pas forcément où ils vous emmèneront et c'est parfait ainsi ­- pour vous proposer une cure d'oxygénation totalement euphorisante. Le guitariste Marc Ducret est de ceux-là, dont Le Grand Ensemble réunit un orchestre de onze musiciens pour un album appelé Le Sens de la Marche. Une parfaite mise en place conjuguée à de nombreux espaces de liberté accordés aux solistes font de ce disque une impeccable réussite qui n'est pas sans évoquer par moments - mais je limiterai volontairement ici les références dans la mesure où Marc Ducret, musicien fouineur et expérimental, peut difficilement faire l'objet de parallèles - les échappées libertaires d'un groupe comme Henry Cow et de son guitariste Fred Frith, lui-même jamais à court d'une idée inouïe (au sens propre du terme). Cerise sur le gâteau, ce beau disque enregistré en public (« Parce que je suis trop malheureux en studio ») fin décembre 2007 au Delirium à Avignon est disponible pour une somme très raisonnable (15 € frais de port inclus) sur Internet, même si l'on aurait préféré le trouver dans les bacs de tous les disquaires.

"Dans ce groupe, j'essaie de proposer une direction musicale tout en laissant chacun libre d'influer sur le son d'ensemble, de sorte que chaque musicien peut décider à tout moment du sens de la marche..."

Pas de souci monsieur Ducret, dans cette histoire, nous marchons bien volontiers dans le même sens que vous !

Marc Ducret : guitares, Bruno Chevillon : basse électrique, Eric Echampard : batterie, Antonin Rayon : piano, Fender Rhodes, clavinet, Paul Brousseau : claviers, samples, Tom Gareil : vibraphone, marimba, Matthieu Metzger : saxophones alto et soprano, Hugues Mayot : saxophones ténor et baryton, Yann Lecollaire : clarinettes, flûte, Pascal Gachet : trompette, bugle, trompette basse, Jean Lucas : trombone.

En savoir plus sur Marc Ducret

Commander Le Sens de la Marche


En écoute : un court extrait de « Total Machine »