28 novembre 2011

Coltrane à Düsseldorf

coltrane_dusseldorf.jpgOn croit toujours qu’on en a terminé – depuis tout ce temps passé à accumuler des galettes, à classer les enregistrements par session, parfois aussi à écouter un peu de musique - et qu’enfin, le rangement des disques estampillés John Coltrane connaîtra enfin la stabilité que la limitation physique du rayonnage finira bien de toutes façons par lui imposer. La liste des disques est longue, très longue, la pêche très souvent miraculeuse, le feu d’artifice à peine entaché par quelques incongruités mises sur le marché par d’obscurs labels plus soucieux de faire fructifier à bon compte d’inaudibles enregistrements captés avec les moyens du bord sur le dos courbé de la cohorte des collectionneurs – dont j’ai bien peur de faire partie – que de valoriser vraiment le génie du saxophoniste.

Eh bien non ! La lutte est décidément inégale… Car voilà qu’un label germanique appelé Jazzline nous livre en pâture une petite quarantaine de minutes (bien) enregistrées le 28 mars 1960 dans les studios de la WDR à Düsseldorf.

Avant d’aller plus loin, il faut situer le contexte assez particulier de cet enregistrement pas comme les autres : huit jours auparavant, le 20 mars très précisément, Coltrane était en train de chahuter bien malgré lui le public venu écouter le quintet de Miles Davis ; sa dernière tournée avec l’étincelante formation du trompettiste et un accueil pour le moins… contrasté ! Il faut dire que le saxophoniste avait laissé libre cours à son imagination la plus iconoclaste, n’hésitant pas à zébrer ses interventions d’harmoniques certainement déroutantes pour une partie de l’audience. Coltrane était déjà sur une autre planète.

Je vous propose d’écouter son chorus sur « All Of You » lors de ce concert désormais mythique : vous pourrez vous faire une petite idée de ce qu’était le Coltrane en ce début d’année 1960. Loin d’être simplement le sideman accompli qu’on peut retrouver tout au long de la seconde moitié des années 50, Coltrane avait déjà marqué de son empreinte le monde du jazz, en particulier depuis qu’il avait signé pour le label Atlantic et enregistré quelques pépites ayant pour nom Giant Steps ou Coltrane Jazz. On le retrouve ici dans toute la force d’un jeu inspiré par une quête qui ne cessera de le hanter durant les sept années qui suivront, jusqu’au souffle ultime. Un sacré moment de musique à travers lequel on peut certes percevoir une hostilité manifestée par certains spectateurs mais aussi l’enthousiasme de bien d’autres !

podcast

Deux jours plus tard, les musiciens seront à Stockholm, puis à Copenhague le 24. Plus tard, ils rallieront Francfort, Zurich et Scheveningen. Mais en ce 28 mars, point de Miles Davis (ne me demandez pas de vous expliquer son absence, je n’en connais pas la raison). Voilà donc notre Coltrane promu au rang de leader temporaire d’un quatuor formé par ailleurs de Paul Chambers (contrebasse), Wynton Kelly (piano) et Jimmy Cobb (batterie). Une formation avec laquelle il avait d’ailleurs enregistré Coltrane Jazz. Cet enregistrement ne serait qu’un de plus parmi beaucoup d’autres dans une collection déjà impressionnante si les quatre musiciens n’avaient pas été rejoints aux studios de la WDR par un duo majeur formé de Stan Getz (saxophone) et Oscar Peterson (piano). Comme dirait l’autre, c’est de la bombe ! Le quartet devenu sextet nous livre un magnifique « Medley » où sont incorporés les thèmes de « Yesterday », « Autumn Leaves », « What’s New » et « Moonlight In Vermont » avant de conclure par « Rifftide ». Un moment rare, plus de quinze minutes de musique enchantée et l’idée qu’une page de l’histoire du jazz s’est écrite là, dans la sérénité du talent de ces musiciens hors normes ; et même si les styles de Coltrane et Getz sont très différents, leur opposition est fraternelle, généreuse et baignée d’une lumière dont les rayons continuent de briller plus de cinquante après.

Ce Coltrane - 1960 Düsseldorf est un petit bonheur. Vous me croirez si vous voulez, mais je lui ai tout de suite trouvé sa place dans ma discothèque.

08 octobre 2011

Shmira

Vander_Coltrane_Coltrane.jpgJohn Coltrane, l’homme suprême, tel est le titre du disque que Christian Vander vient d’enregistrer et qui sera très prochainement disponible sur le label Seventh Records. On sait que le batteur voue un culte infini au saxophoniste au point que la mort de ce dernier peut être considérée comme le catalyseur de l’aventure Magma ; il suffit de lire les nombreuses interviews dans lesquelles il s’est exprimé à ce sujet pour s’en convaincre. On écoutera par conséquent avec beaucoup d’attention cet hommage, dont on ne peut douter de l’intensité fiévreuse, tant la corde coltranienne vibre fort chez Vander.

Sur la pochette de ce disque, on peut lire l’explication suivante : « Ce disque a été enregistré jour après jour, du 17 Juillet, date de son départ, au 21 Juillet, jour de ses funérailles. Chaque jour, une offrande, un don musical, poétique, pour lui, réalisé en temps réel. Le 21 à minuit, le disque était terminé».

Quarante-quatre ans après la disparition de John Coltrane, cette célébration de type mortuaire n’est en rien une lubie vanderienne. Bien au contraire, elle nous renvoie à un certain nombre de traditions : dans la religion Juive par exemple, la shmira en est l’exacte réplique. Elle consiste à accompagner les défunts par la lecture de psaumes ou de textes sacrés depuis le jour de leur mort jusqu’à leurs funérailles. Cette pratique a deux raisons d’être : la première est en quelque sorte hygiénique, car la présence des vivants est une protection du corps contre les animaux et les insectes ; la seconde est spirituelle car elle est une façon de tenir compagnie à l’âme du défunt (neshama) qui flotte au-dessus du corps jusqu’au jour de l’enterrement.

L’esprit de Coltrane continue de planer sur la musique de Christian Vander : qu’adviendra-t-il désormais, maintenant que le disciple a accompagné son maître jusqu’au bout selon un rite sacré ?

05 octobre 2011

Magique

stanza, kalimba, musée du quai branly, youn sun nah, my favorite things, john coltraneVoilà une petite carte postale, souvenir d’une récente visite du Musée des Arts Premiers, un lieu né de par la volonté du plus anosognosique de tous les anciens présidents de la République qui, déjà à l’époque, avait la mémoire courte sur son passé récent mais vouait un culte à celle des très anciens. Pas grand monde du côté du Quai Branly, aucune attente aux caisses, juste les bonnes conditions pour une tranquille déambulation, souvent dans une demi-pénombre semble-t-il voulue par les concepteurs de ce site.

Forcément, je me suis attardé sur les instruments de musique et j’ai été immédiatement séduit par ce joueur de sanza (originaire du Centrafrique), parfois appelé piano à pouces. On trouve de par le monde différentes déclinaisons de ce précieux objet : tout récemment, sa version Ougandaise, appelée kalimba, a été remise au (bon) goût du jour par Youn Sun Nah, qui illumine la célèbre chanson « My Favorite Things », tirée de la comédie musicale The Sound Of Music (en France, La mélodie du bonheur) que John Coltrane avait de son côté transfigurée un beau jour d’octobre 1960.

La voix de la chanteuse Coréenne, son interprétation émouvante, seule avec sa kalimba, sont un pur enchantement. Les images, quant à elles, vous expliqueront d’elles-mêmes le surnom de l’instrument.

Un peu de magie…

23 septembre 2011

Quatre-vingt-cinq

 

coltrane.jpgSi la vie – ou plutôt la mort – en avait décidé autrement, John Coltrane fêterait aujourd’hui son quatre-vingt-cinquième anniversaire. Quels chemins le saxophoniste aurait-il fait emprunter à son parcours artistique ? Vers quelles contrées nous aurait-il emmenés ? Nul ne le saura jamais, même si l’on devine, parce qu’il l’avait dit, qu’il ressentait le besoin d’un foisonnement rythmique et que sa curiosité insatiable lui donnait des envies d’Orient. Le mystère reste entier : il nous appartient de puiser, encore et toujours, dans sa discographie foisonnante et de nous contenter du magnifique cadeau qu’il nous aura légué. En attendant la parution en import Japonais d’un double CD exhumant un concert à la Temple University de Philadelphie, le 11 novembre 1966, déjà partiellement édité.


07 juillet 2011

Un parfum d’éternité

john coltrane, my favorite thingsConnaissez-vous ce phénomène un peu étrange – terriblement humain, sans nul doute – qui vous conduit vers telle ou telle musique selon l’heure du jour, la saison ou le temps qu’il fait ? Il est des artistes qu’on sollicitera plutôt un jour de soleil tandis que la grisaille siéra mieux à d’autres ; au petit matin, nos invités ne seront pas forcément les mêmes qu’au soleil couchant ; des musiques pour l’hiver, d’autres pour le printemps, dans une succession de mouvements harmonieux et inexpliqués. Et puis, dominant ces variations saisonnières ou journalières, se dessinent d’autres rythmes : de grands cycles, des univers qu’on veut parcourir dans toute leur immensité, en explorant dans une continuum méthodique – chronologique parfois – toutes les œuvres d’un musicien dont on se dit qu'il n’aura jamais fini de se livrer à nous. Comme par longues vagues pacifiques et créatives, pour nous nourrir, pour nous imprégner du sens qu’ils ont voulu donner à leur propre vie. Et que dire de cet univers « au-delà », celui des Maîtres, des référents, ceux-là même qui viennent un beau jour à notre rencontre pour devenir nos compagnons de toute une vie ? Finalement assez rares, ils sont autant de repères majeurs (qu’en aucun cas, je ne prendrai pour des guides car la tutelle spirituelle est toujours effrayante en ce qu’elle nous interdit de penser par nous-mêmes) pour nous qui ne devons jamais oublier de tourner notre regard vers le haut et tenter d’élever notre quotidien à un niveau qui surpasse la vulgarité ambiante, collée à nos basques.

Au cœur du petit noyau des très grands vers lesquels je reviens sans cesse, il y a John Coltrane. Tout récemment, je n'ai pas hésité une seule fraction de seconde quand il s'est agi d'évoquer l'Afrique nourricière, à l'occasion du rendez-vous estival du Z Band, le collectif de blogueurs jazzophiles dont je fais partie. Coltrane bien sûr… Chaque jour ou presque, j'ai une pensée pour cet extra-terrestre dont, voici près de trente ans, j’ai acheté un album ensorcelant, une galette de vinyle au son incomparable qui continue de ma hanter, encore et encore ? Coltrane, évidemment, et son hypnotique interprétation de "My Favorite Things"… Le saxophoniste fulgurant, à la puissance sans égale, dont j’ai empilé un nombre, sinon incalculable, du moins vertigineux, de disques inépuisables ? Coltrane, forcément…

Avec lui, j’ai appris la liberté de créer, le souffle mystique de l’inspiration, l’engagement total dans un art, l’expression d’une force surhumaine. Comme l’incarnation, non d’une vérité (quelle horreur !), mais de la plus totale fidélité à un idéal, exempt de toute vulgarité, gorgé d'une sève généreuse et habitée, dans un parfum d’éternité. Une musique qui touche à l'essentiel.

Respect absolu. Incitation à l’humilité.

Je ne veux pas en dire plus, parce que les mots peuvent s’avérer insuffisants pour exprimer. Si les miens peuvent simplement suggérer, alors ils auront déjà rempli une belle mission.

Je vous laisse en bonne compagnie, celle de John Coltrane et de ses musiciens (McCoy Tyner : piano, Elvin Jones : batterie, Jimmy Garrison : contrebasse, Eric Dolphy : flûte) enregistrés en 1961. Ils nous offrent une version (parmi beaucoup d’autres) de « My Favorite Things ».

21 juin 2011

Africa / Brass Sessions

Quinzième édition (eh oui, le temps passe si vite…) du rendez-vous désormais trimestriel que nous donne le Z Band, collectif spontané – et moins virtuel qu’il n’y paraît – ayant pour passion commune la musique en général et le jazz en particulier. Lorsqu’un l’un d’entre nous a lancé l’idée de l’Afrique comme sujet de rédaction, mon choix fut vite fait, l’hésitation n’était pas de mise. D’autant que ce mois de juin 2011 est  l’occasion de fêter le cinquantième anniversaire d’un enregistrement fascinant.

Afrique… Africa… Africa / Brass SessionsJohn Coltrane.

On me pardonnera, je l’espère, une certaine volonté de concision lorsqu’il s’agira de situer cet enregistrement du saxophoniste dans une carrière météorique. Une note entière n’y suffirait pas : quelques spécialistes ont savamment étudié son parcours et je ne peux que vous recommander la lecture du John Coltrane, Sa vie, sa musique de Lewis Porter sorti aux Etats-Unis en 1999 et publié en 2007 dans sa version française aux éditions Outre Mesure. Une somme qui passionnera non seulement les musiciens mais constituera pour tous une belle porte d’entrée dans l’univers de Coltrane. Pour ce qui est d’une approche discographique, on peut se reporter au site officiel, mais aussi faire un petit tour par ici.

john coltrane,africa brass,z bandNous sommes donc au printemps 1961. John Coltrane arrive au terme de son contrat avec Atlantic (dont on peut écouter la totalité des disques, assortis de quelques pépites inédites, dans le coffret The Heavyweight Champion) : deux années particulièrement riches, celles qui l’ont vu s’envoler comme leader incontesté après une période dense de tous les apprentissages, parsemées d’un nombre impressionnant de sessions pour le compte du label Prestige (des enregistrements qui ont eux-mêmes fait l’objet d’une réédition sous la forme d’une somptueuse intégrale en 16 CD), mais aussi de son éclosion au sein du quintet de Miles Davis (oserez-vous confesser n’avoir jamais entendu parler de Kind Of Blue ?). A partir de 1959, le saxophoniste va vraiment avancer à pas de géants et se forger un univers hors du commun, progressivement habité d’une très forte spiritualité. Sa réappropriation en octobre 1960 d’un thème tiré d’une chanson populaire, celui de « My Favorite Things » issu de la comédie musicale The Sound Of Music, en est peut-être l’illustration la plus symptomatique. Car non seulement Coltrane y bouleverse la tradition du saxophone soprano, comme s’il s’agissait de réinventer l’instrument, mais il crée l’envoûtement par une version longue et tournoyante, hypnotique et enchantée, qui n’en finit pas de fasciner, plus de cinquante ans après. John Coltrane, inexorablement, entre dans la légende du jazz ; il devient même le sujet d’un article dans le magazine Time. Il y a chez lui quelque chose qui relève alors de la magie.

En ce 23 mai 1961 donc, date de la première session d’Africa Brass, l’activité de John Coltrane est particulièrement intense car viennent s’y entrecroiser les différents chemins qu’il a dû emprunter comme par nécessité : quelques jours plus tôt, les 20 et 21 mai plus exactement, il est pour la dernière fois de retour en studio avec Miles Davis pour l’enregistrement de deux titres : « Someday My Prince Will Come » et « Teo ». Deux jours plus tard, le 25 mai, il solde son contrat avec Atlantic et met en boîte Olé, qui résonne de l’influence espagnole : la longue composition éponyme (qui occupe à l’origine toute une face du 33 tours) est basée sur un chant populaire connu sous les titres de « Venga Vallejo » ou « El Vito ». Mais Coltrane, travailleur forcené, vient de signer avec un autre label propriété de la Paramount : Impulse. Ce sera d’ailleurs son dernier contrat et rétrospectivement, on associe cet engagement avec tout ce qui fera l’identité Coltranienne : l’innovation, la marche en avant, une quête sans relâche vers une musique qui soit une et universelle, celle d’un cri vital. Autant dire que le premier enregistrement pour le compte d’Impulse revêt une importance capitale. Il s’agit, bien plus qu’un envol, d’une véritable ascension vers des sommets dont il ne pourra jamais revenir. Le climax de cette dernière étape d’une durée de six ans aura probablement été l’année 1965, d’une fécondité confondante et sans véritable équivalent dans l’histoire du jazz.

La lecture du livre de Lewis Porter nous rappelle la passion que Coltrane vouait aux musiques du monde entier : « L’intérêt pour les gammes et modes venus d’Inde et d’ailleurs était indissociable de la mission plus large qu’il s’était assignée, celle de découvrir les universaux de la musique ». Coltrane aimait beaucoup Ravi Shankar (son propre fils ne s'appelant pas Ravi pour rien...) dont l’aspect modal de son art le fascinait. « Il y a beaucoup de musique modale qui est jouée chaque jour de par le monde. Elle est particulièrement évidente en Afrique mais, que vous vous tourniez vers l’Espagne ou l’Ecosse, vers l’Inde ou la Chine, c’est encore elle que vous retrouvez à chaque instant. Si vous voulez bien regarder au-delà des différences de styles, vous constaterez qu’il existe une base commune ». L’Afrique donc, ce berceau dont Coltrane a étudié les musiques, en particulier par les enregistrements du percussionniste Michael Babatunde Olatunji (en 1962, John Coltrane composera pour lui le splendide « Tunji »).  Il est donc manifeste que le saxophoniste semble s’imprégner véritablement des influences africaines, qu’il assimile de façon régulière. On en retrouve deux témoignages directs : dans la composition « Dahomey » d’une part, sur l’album Olé, et qui aurait été inspirée par un enregistrement in situ de deux chanteurs africains ; et puis, bien sûr, dans « Africa », cœur de ces Africa / Brass Sessions interprétées en grande formation.

Pour faire aboutir le projet ambitieux de ces Brass Sessions, John Coltrane va en effet réunir un grand ensemble qui vient souffler sur son quartet (McCoy Tyner au piano, Elvin Jones à la batterie, Reggie Workman à la contrebasse) un vent chaud, organique et soyeux, donnant encore plus d’épaisseur à sa musique. Il y a là Eric Dolphy (au saxophone alto, à la flûte et à la clarinette basse) qui s’implique aussi assez largement dans l’orchestration ; une section complète de cors anglais, un tuba, un euphonium ; Booker Little et Freddy Hubbard et leur trompette ; parfois la contrebasse est doublée, par Paul Chambers ou Art Davis. Comme le souligne Lewis Porter, Coltrane voulait davantage se concentrer sur la mélodie, le rythme devenant alors un point de départ. « J’ai un disque africain à la maison et ils chantent ces rythmes, certains de leurs rythmes ancestraux, alors j’en ai emprunté une partie et je l’ai donnée à la basse. Elvin joue une partie et McCoy s’est arrangé pour trouver quelque chose à jouer, des sortes d’accords. (…) Je n’avais pas de mélodie non plus, je l’ai inventée en cours de route ».

La journée du 23 mai 1961 constituera en réalité la première de deux sessions, la seconde se déroulant quelques jours plus tard, le 4 juin. John Coltrane enregistre d’abord « Greensleeves », un chant traditionnel anglais qui se présente comme une valse et vient s’enchaîner naturellement à celle de « My Favorite Things », quelques mois plus tôt. Pas totalement satisfait de cette première version, Coltrane en souhaitera une seconde, non sans avoir préalablement mis en boîte « Song Of The Underground Railroad », une composition née de ses recherches autour de la musique folklorique du XIXe siècle. Il restera ce jour-là peu de temps pour enregistrer « Africa » qui fait suite à une quatrième composition intitulée « The Damned Don’t Cry ». « Africa » et ses deux lignes de contrebasse, « Africa », massif et dense. « Africa » comme dans un souffle. Encore un choc.

Comme il en avait l’habitude, Coltrane est rentré chez lui avec, sous le bras, l’enregistrement de cette session. Et même si l’ensemble lui apparut alors satisfaisant, il ressentit le besoin de revenir sur « Africa », d’autant qu’un nouveau rendez-vous en studio était d’ores et déjà programmé pour le 4 juin. Et c’est une formation légèrement différente (une trompette et un cor en moins, Art Davis prenant la seconde contrebasse à la place de Paul Chambers, …) qui commencera par enregistrer « Blues Minor » avant de s’attaquer à deux nouvelles versions de « Africa » : celles-ci diffèrent par bien des détails de la première. Sans entrer dans une exégèse fastidieuse : les cors sont plus mis en avant, Eric Dolphy joue du saxophone alto et ajoute quelques cris. Il semble qu’une plus forte énergie parcoure l’ensemble, ce qui rejaillit bien entendu sur le jeu de Coltrane. Et tout l’intérêt de la réédition en 1997 de ces deux journées atypiques sous la forme d’un double digipack intitulé The Complete Africa / Brass Sessions est de nous permettre, entre autres, de comparer trois versions d’une même œuvre, d’en apprécier les variations subtiles et de faire le constat de l’exigence qui guidait chacun des projets du saxophoniste. Et ce d’autant plus qu’elles sont le témoignage (avec Ascension en 1965) d’une de ses rares incursions vers une musique orchestrale.

On l’aura compris, le cœur de ces deux sessions, leur colonne vertébrale, ce qui nourrit en réalité l’ensemble du disque est bien « Africa » (et n’enlève rien au reste du disque, bien entendu), longue composition, de 14 à 16 minutes selon les versions, qui gronde d’une pulsion magnifiquement transmise par les contrebasses et la batterie pendant que la section de cuivres lance de longs appels vibrants, comme autant de cris d’animaux sauvages, ceux-ci nous conduisant dans une jungle incertaine, tantôt redoutable, tantôt splendide. La musique dessine des paysages majestueux, une course effrénée commence devant nous. John Coltrane y est incantatoire, déchirant, magistral. On le ressent tellement habité, parcouru d’un souffle vibratoire qu’on en vient soi-même à retenir notre respiration. Elvin Jones nous offre de son côté un chorus lumineux, qui s’éteint sur le battement de la contrebasse avant la reprise du thème final. Un joyau de plus, en attendant les suivants.

A l’écoute de cette musique enregistrée voici maintenant 50 ans, on comprend très vite que les années qui ont suivi auront été celles d’une musique hors de toutes les normes, une musique qui fera voler en éclats tous les cadres usuels. Quelques mois plus tard, du 1er au 5 novembre, John Coltrane investira le Village Vanguard de New York et bouleversera une fois de plus les codes en vigueur, inventant de nouvelles règles du jeu. Une deuxième pièce majeure à verser au dossier Impulse, qui a réédité en 1997 l’intégralité de ces soirées sous la forme d’un coffret de quatre disques : rien moins qu’essentiel, tant il nous dit le caractère séminal de ces heures. Le Coltrane de la folie débridée est en germe. Et s’il n’y interprète pas « Africa » (seul « Greensleeves » est intégré au répertoire), Coltrane fait la démonstration d’une force presque surhumaine, d’un engagement total – comme originel – et imprime à son art une spiritualité qui ne cessera de grandir durant les six années à venir.

Aucun doute : la pulsion de l'Afrique – car c’est elle notre sujet du jour, ne l’oublions pas – aura très certainement contribué pour beaucoup à cette évolution foudroyante du saxophoniste, comme par l’injection dans les veines de John Coltrane du sang de la vie… Le plus bel hommage qu’il pouvait rendre à ce continent meurtri.

Assez parlé, on écoute maintenant : "Africa" (version 3), extrait de la session du 4 juin 1961

John Coltrane (saxophone ténor), McCoy Tyner (piano), Reggie Workman & Art Davis (contrebasse), Elvin Jones (batterie), Eric Dolphy (bass clarinet), Booker Little (trompette), Britt Woodman (trombone), Carl Bowman (euphonium), Bill Barber (tuba), Pat Patrick (saxophone baryton), Julius Watkins, Donald Corrado, Bob Nothern & Robert Swisshelm (cor anglais).

Du côté de chez Z, l'Afrique retrouvée :

JazzOCentre : La trilogie Slavis-Romano-Texier

Jazz Frisson : Abdullah Ibrahim et le temps dérobé

Jazzques : Une interview d'Oran Etkin

Mysteriojazz : L'Afrique, un sujet pas mal gâché...

Ptilou's Blog : Afrique en chambre, Ballaké Sissoko et Vincent Segal

Flux Jazz : Beautiful Africa - Bobby Few 4tet z'Avant Garde

 

 

07 novembre 2010

Monautomne

J'ai hésité entre deux titres pour cette note d'humeur morose. Au départ, je pensais à Douleurs d'Automne et puis, en regardant la photographie prise cet après-midi quelque part dans la campagne des environs de Nancy, en m'apercevant de plus que sans avoir effectué le moindre réglage préalable de mon petit compagnon sino-japonais, j'avais capté un paysage qui semblait avoir perdu de lui-même toutes ses couleurs, faisant naître chez moi une très pénible sinistrose.

monautomne.jpg

A l'évidence, je suis un dépressif automnal... Les effets désastreux de cette maladie chronique annuelle sont renforcés chez moi par une détestation toujours plus grande du climat lorrain. Du côté de par ici, l'été fait montre d'une mesquinerie sans égale, en pointant très timidement le bout de son nez à la fin du mois de juillet pour filer au loin dès le début du mois d'août. Et encore, pas tous les ans : j'ai connu des années sans été... Tout le reste de notre calendrier n'est qu'une immonde pataugeoire pseudo hivernale : grisaille, pluie, froid, nuages bas, vent d'est ou du nord. Ici, nous accueillons généreusement les dépressions venues de l'ouest qui semblent trouver chez nous un terrain propice à leur épanouissement, au point qu'après avoir très péniblement franchi la célèbre barrière plus connue sous le nom de ligne bleue des Vosges, elles nous reviennent toutes ragaillardies quelques heures plus tard sous la douce appellation de retours d'est. Saloperies...

Qu'on me donne les pleins pouvoirs ! Je supprimerai dès le premier jour par décret les mois de novembre, décembre, janvier... et même février, tant qu'on y est.

Et juste avant ma destitution, je m'autoriserai par ailleurs à expulser de notre territoire quelques nuisibles qui se vautrent sous nos yeux ébahis dans une indécente politique de caniveau... Chance dans notre malheur météorologique, avec toute la pluie qui tombe dans le coin, ils fileront très vite rejoindre les égouts dont ils n'auraient jamais dû s'extraire.

Et comme il me reste – tapi très profondément en moi – un vieux reste d'optimisme béat, et certainement stupide, j'imposerai comme hymne national cette version inoxydable de « My Favorite Things » par John Coltrane. On a fêté tout récemment les cinquante ans de cet enregistrement, qui constitue un remède très efficace à la morosité ambiante dont j'ai conscience de me faire l'écho aujourd'hui...

11 avril 2010

Méditation

coltrane_meditations.jpgS'il n'en restait qu'un ? Allez savoir... J'écrivais hier pour Citizen Jazz la chronique d'un bouquin consacré à Magma* lorsque je me suis senti gagné par un « besoin de John Coltrane »... C'est une sorte d'appel intérieur, assez fréquent chez moi depuis 25 ans, qui me pousse à vite gagner le deuxième étage de ma maison et à m'agenouiller devant le rayon du meuble où sont méthodiquement rangés tous mes disques du saxophoniste - comme leader ou sideman - soit largement plus d'une centaine. La difficulté vient juste après (voyez comme je suis habité par de graves problèmes existentiels... pendant que tant d'autres souffrent...) : quel CD choisir ? Mon œil scanne en quelques secondes les deux décennies qui séparent le premier enregistrement (1946) du dernier (1967) et, très souvent, mon choix se porte sur l'album Meditations, dont je finis par penser qu'il est celui qui me nourrit le plus intensément.

Ce disque clôt une année particulièrement féconde, que j'avais rapidement résumée dans Citizen Jazz avec un article appelé 65, année héroïque ! et auquel je vous renvoie volontiers si vous souhaitez devenir presque incollable sur les douze mois qui avaient commencé par l'enregistrement du mythique A Love Supreme, en décembre 1964.

Meditations, un disque phare, une musique abrasive, une énergie vitale. Une expression de la Beauté. Pourquoi donc celui-là et pas un autre ? Pourquoi y trouve-t-on, à chaque écoute, de quoi se ressourcer et se sentir plus vivant ?

Parce qu'il est habité d'une force presque mystique qui nous touche au plus près et nous fait comprendre que l'artiste ne triche pas, qu'il EST sa musique ? Oui, sans aucun doute. Coltrane disait au sujet de l'album : « C'est une extension de A Love Supreme, sous une forme différente. Mais mon but reste le même, c'est une méditation à travers la musique. Je veux élever les gens, autant que possible. Pour les inciter à percevoir leur capacité à donner du sens à leur vie ».

Parce qu'il donne à écouter tous les versants de la musique de John Coltrane, si nombreux depuis le milieu des années 50 ? Certainement. Il y a cette introduction un peu hallucinée où son saxophone croise le feu de celui de Pharoah Sanders : « The Father, The Son And The Holyghost » et qui est marquée par l'urgence mystique qui s'est révélée petit à petit chez lui ; et quelques minutes plus tard, la mélodie presque relâchée des premières mesures de « Love », assez proche finalement dans ses premières mesures des Ballads enregistrées quelques années plus tôt. Avant que le chant ne devienne quête... Une musique d'une intensité constante, brûlante, un flux de vie habité au plus profond de chaque note, mais qui ne se livre pas immédiatement à vous parce qu'il faut venir à sa rencontre et l'apprivoiser, avant qu'elle ne vous rende au centuple les menus efforts que vous aurez bien voulu lui consacrer.

Le plus étonnant dans cette suite captée en studio le 23 novembre 1965, c'est qu'elle avait fait l'objet d'un premier enregistrement en quartet quelques semaines plus tôt, le 2 septembre (Et qui sera en fait le dernier rendez-vous sous cette forme d'un quatuor né en 1961, avec McCoy Tyner au piano, Jimmy Garrison à la contrebasse et Elvin Jones à la batterie. Les spécialistes considèrent cette formation comme la plus aboutie dans la courte carrière de John Coltrane). Ces First Meditations sont elles-mêmes un autre joyau qui fut publié bien des années plus tard et recoupent pour l'essentiel le répertoire des secondes. Mais au mois de novembre, John Coltrane choisit d'élargir sa formation : outre Pharoah Sanders (« Ce que j'aime chez lu, c'est la force de son jeu, la conviction avec laquelle il joue. Il a la volonté et l'esprit, ce sont les qualités que je préfère chez un homme. »), il fait appel à un second batteur, Rashied Ali, parce qu'il souhaite que, de plus en plus, sa musique soit imprégnée d'un foisonnement rythmique qui le hante.

Il n'y a pas de hasard... Très vite, Elvin Jones, qui acceptait mal la cohabitation avec un autre batteur, et McCoy Tyner qui se sentait de moins en moins à sa place dans un univers où disparaissaient ses repères mélodiques et rythmiques, quittent le vaisseau Coltrane. Pharoah Sanders et Rashied Ali restent, bientôt rejoints par Alice Coltrane, l'épouse de John. Ce sera le point de départ d'une autre expérience, la dernière. Celui ou celle qui voudrait comprendre la puissance de ce nouveau foyer de création peut s'essayer à l'aventure inouïe qu'est le quadruple CD Live In Japan, enregistré en juillet 1966. Et pourra revenir ensuite vers les Meditations de novembre 1965, encore et encore.

En écoute : « Love », troisième mouvement de Meditations.
John Coltrane (saxophone ténor), Pharoah Sanders (saxophone ténor), McCoy Tyner (piano), Jimmy Garrison (contrebasse), Elvin Jones (batterie), Rashied Ali (batterie).

* Philippe Gonin : « Magma, Décryptage d'un mythe et d'une musique » - Editions Le Mot et le Reste - 2010.

22 mars 2010

Spring In Swing

C'est l'heure du dixième rendez-vous (eh oui, le temps passe si vite...) pour le collectif des blogueurs, passionnés de musique en général et de jazz en particulier, unis sous la bannière du "Z Band". Nous avons choisi pour l'occasion - comment s'en étonner d'ailleurs ? - de célébrer le printemps et de lui associer ce qui, finalement, lui sied comme un gant : le swing.

Les différentes contributions sont à découvrir chez mes amis distants :

- "Springtime" d’Eric Dolphy, version Eberhard chez Jazz à Berlin ;
- "Springtime for… & Correction", chez Jazz à Paris ;
- Blossom Dearie et sa "Ballad Of The Spring" chez Jazz Frisson à Montréal ;
- “You must believe in spring” de Michel Legrand à Bill Evans, chez La Pie / JazzOcentre ;
- Clifford Brown avec "Joy Spring" sur Ptilou’s Blog ;
- "Springtime again", par Sun Ra chez Mysterio Jazz / Bill Vesée ;
- "Spring" par Kenny Dorham chez Belette ;
- "Springtime dancing", par Manu Katché chez Bladsurb ;
- "Everytime We Say Goodbye" de Jeanne Lee & Mal Waldron, du côté de chez Jazzques.

Ici, il sera question de John Coltrane et de sa version de "Spring Is Here", signée Rodgers & Hart.

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21 septembre 2009

Eternel

L'Ivre d'Images sur son Nuage...

Le Z Band vient de perdre l'une de ses plus belles plumes... L'ami François Roudot, qui avait rallié l'année dernière notre collectif de passionnés de musique en général et de jazz en particulier, nous a quittés au mois d'août, fauché en quelques jours par une impitoyable maladie à l'âge de 40 ans. Injuste, forcément, quand tant de nuisibles plastronnent un peu partout sur la planète et répandent le mal... Chacun d'entre nous a reçu cette triste nouvelle comme une gifle très violente au beau milieu de l'été : lui, si jeune, si talentueux (allez donc faire un tour sur son blog pour vous en convaincre), quittait cette Terre alors qu'il avait d'évidence beaucoup de choses à faire et à nous dire. Nous avions tous, d'emblée, apprécié son talent, en particulier la ligne poétique de chacun de ses textes et son imagination, source de beaux voyages pour ses lecteurs. Certains le connaissaient « pour de vrai », d'autres - comme moi - le côtoyaient par clavier interposé uniquement, mais habités par cette drôle d'impression qui vous fait comprendre que vous avez réussi à agrandir le cercle de vos amis, en lui ajoutant un être humain distant, invisible, et convaincu de croiser son chemin un jour ou l'autre. Une histoire d'affinités électives.

Alors en ce jour, celui de notre publication trimestrielle, l'évidence est là : François s'est envolé si vite sur le petit nuage duquel il observe notre monde avec son œil d'éternelle jeunesse qu'il n'a pas eu le temps de préparer ses bagages pour l'au-delà. Même pas le temps d'embarquer ses disques préférés, pas plus que quelques bons bouquins... Voilà donc une excellente raison de lui rendre un hommage particulier : à chacun de nous de garnir sa discothèque céleste d'une galette que nous lui offrons, pour que sa nouvelle vie, là haut, celle qui va durer toujours dans nos esprits, soit encore plus belle et à nulle autre pareille.

coltrane_hartman.jpgJe n'ai pas réfléchi trop longtemps. Parce qu'il me fallait trouver un disque intemporel, pour ne pas dire éternel. Un disque habité par la grâce et détaché de toutes les modes. En quelques fractions de secondes, Coltrane était devant moi, il s'imposait, massif et profondément humain. J'ai pensé pendant un moment à l'une des ses œuvres transcendantales, marquées par la dévotion à l'Être Suprême comme il en avait gravé à partir de l'année 1964 et jusqu'à sa mort en 1967 (A Love Supreme, Crescent, Ascension, Meditations, ...) avant de me dire qu'après tout, niché dans son petit paradis, François ne manquait certainement pas de matière à réflexion sur le sujet divin et que, le connaissant, il devait déjà avoir entamé de fiévreuses discussions avec ses nouveaux camarades d'éternité. Il me fallait viser pour lui un autre objectif : celui d'un disque qui serait l'expression de ce que la nature humain peut provoquer de plus beau lorsqu'elle est animée par l'idée de rencontre et de partage. Je voulais un disque de fraternité. John Coltrane & Johnny Hartman ! Mais oui, forcément !

Retour à l'année 1962. La comète Coltrane est lancée depuis pas mal de temps pour un voyage dont on pressent qu'il sera sans retour. La musique devient stratosphérique, elle commence à en dérouter quelques uns, un peu égarés dans cet univers de spirales où tous les repères s'évanouissent les uns après les autres (écoutons par exemple les circonvolutions de l'emblématique Live At The Village Vanguard, enregistré en novembre 1961, quel plus exemple d'une évolution foudroyante ?). Du côté de chez Impulse, le label avec lequel le saxophoniste a signé depuis un an, on ne verrait d'ailleurs pas d'un mauvais œil l'idée d'une petite pause dans la course vers l'absolu et c'est dans cet esprit qu'il faut comprendre la publication de Ballads et de John Coltrane & Duke Ellington : montrer au public, mais aussi aux critiques qui commençaient à l'éreinter, que John Coltrane n'avait pas perdu la notion de mélodie, et qu'il pouvait, s'il le voulait, les caresser dans le sens du poil. Bob Thiele, son producteur, nous explique au sujet de John Coltrane & Johnny Hartman : « La raison pour laquelle cet enregistrement est sorti provient du fait que j'ai suggéré à John de montrer aux journalistes de jazz ce dont il était capable. Entre autres, de jouer d'une part des standards américains et de faire, d'autre part un album chanté. Je lui avais dit de se trouver quelqu'un capable de chanter, tout ça pour les faire sourciller et attirer leur attention. Après Ballads, je pensais qu'il aurait fait quelque chose avec une chanteuse comme Sarah Vaughan par exemple. C'est alors qu'il m'a confié qu'il aimerait faire un album avec Johnny Hartman et cela m'a totalement surpris. Hartman n'était pas du tout connu. Il ne faisait l'objet d'aucune renommée. Ce n'était qu'un bon chanteur de ballades. Je ne le classais même pas dans les chanteurs de jazz. »

Nous sommes maintenant le 7 mars 1963, aux studios d'Englewood Cliffs. Les deux hommes, qui se sont rencontrés pour la première fois une semaine auparavant, trouvent naturellement leurs marques avec un répertoire que l'un comme l'autre connaissent sur le bout des doigts. Une session qui se déroulera dans les meilleures conditions, chaque titre n'ayant nécessité qu'une seule prise, à l'exception de « You Are Too Beautiful », contrarié par l'envol d'une baguette d'Elvin Jones ! Au total, une grosse demi-heure de musique mise en boîte et six standards gravés pour l'éternité : « They Say It's Wonderful », « Dedicated To You », « My One And Only Love », « Lush Life », « You Are Too Beautiful » et « Autumn Serenade ». Un septième titre, « Afro Blue », aurait été enregistré, mais il n'a pas été publié.

On est là en présence d'une forme évidente de magie : Johnny Hartman pose naturellement le velouté caressant de sa voix chaude et un peu enjôleuse sur la toile parfaite tissée par le quartet du saxophoniste (qui, jamais, n'enregistrera plus avec un chanteur, cette association étant vraiment unique). Chaque note jouée par Coltrane est habitée par la grâce, comme si tout était mystérieusement écrit, et ses complices, pourtant habitués depuis quelque temps en sa compagnie à de plus périlleux voyages, trouvent ce jour-là le moyen d'un épanouissement souriant par la voie d'un jeu totalement apaisé, où les notes sont presque suggérées tant elles sont empreintes de délicatesse.

Disque court et parfait, John Coltrane & Johnny Hartman n'appartient qu'à lui-même. Sui generis. Et si sa genèse - enregistrer une parenthèse pour rallier plus de public - n'était peut-être pas à l'origine animée d'une motivation intrinsèquement artistique, il n'en reste pas moins que le résultat va bien au-delà des espérances de ceux qui avaient souhaité le voir naître. Un chef d'œuvre, ni plus ni moins. Quarante-six ans plus tard, ces minutes sont préservées et le resteront.

Et puis, si François peut nous lire depuis sa nouvelle maison nébuleuse, je me permets de doubler la mise en lui glissant dans mon petit paquet un deuxième disque, celui que le chanteur Kurt Elling vient de publier et qui est consacré, justement, à cette rencontre magique entre John Coltrane et Johnny Hartman : son Dedicated To You est une belle réussite, humble et respectueuse de l'harmonie d'un jour et du répertoire dont il s'inspire et qui le compose. J'en dis quelques mots ici, sur le site Internet de Citizen Jazz.

A bientôt, ami François, donne-nous des nouvelles dès que tu le pourras. Et profite de cette musique enchantée, tu l'as bien méritée.

En écoute : « Lush Life », extrait de John Coltrane & Johnny Hartman.

Johnny Hartman (chant), John Coltrane (saxophone ténor), McCoy Tyner (piano), Jimmy Garrison (contrebasse), Elvin Jones (batterie). Enregistré le 7 mars 1963.

On peut acheter le disque ICI, pour une somme plus que raisonnable !

Vers les autres textes du Z Band en hommage à François Roudot :

- Belette & Jazz : L'ivre d'images sur son nuage
- Flux Jazz : Respect ! (pour François)
- Jazz Frisson : "Un passant" de Gilles Vigneault par Karen Young
- JazzOcentre : L'ivre d'images sur son nuage, avec Hadouk Trio
- Jazzques : L'ivre d'images sur son nuage, Michel Petrucciani "The Prayer"
- Mysterio Jazz : L'ivre d'images sur son nuage
- Ptilou's Blog : Michael Blake
- Z et le Jazz : L'ivre d'images sur son nuage, avec "Karma" de Pharoah Sanders

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