20 mars 2012

C’est graphe, docteur ?

Atelier_6b.jpgPour une fois, il ne sera pas ici question de musique... Encore que l’atelier d’écriture auquel j’ai eu la chance de participer du mois de janvier jusqu’à samedi dernier (six séances de quatre heures) résonne dans ma tête d’une vraie musique des mots : pas seulement les miens, mais aussi ceux de mes camarades qui, tous, ont accepté de plancher sur les exercices proposés par l’attentif et bienveillant Frédéric Vossier. Alors, en guise de clin d’œil à Colette, Laurent, Didier, Léo, Marie-Laure et quelques autres, je vous livre ici un texte qui n’a d’autre prétention que d’être ce qu’il est : un exercice.

Écrit lors de l’ultime séance, il est la réponse à une consigne donnée par notre tortionnaire préféré qui avait introduit la séance par une explication relative à différents procédés d’écriture autour des idées de monologue ou de soliloque. Après nous êtres vu imposer l'un d'entre eux par tirage au sort (ainsi, je devais d’abord écrire un soliloque où un personnage : s'interroge ou se parle ou laisse la parole se dévider, en situation apparente de dialogue), nous avons pu écrire ensuite en utilisant celui de notre choix dans la liste établie en début d'atelier. Ici, c’est un monologue de type « récit de vie » (qui, aux dires de Frédéric après lecture à voix haute, a plutôt tourné en soliloque mais qu’importe, après tout, l’essentiel, c’est de le savoir).

Au sujet de ces lignes écrites en vingt minutes, je dois préciser qu’elles prennent appui sur un fait réel (une chute dans la rue). Toutes les sensations, tous les souvenirs et les évocations sont reproduits telles qu’ils m’ont traversé l’esprit durant un délai très court (deux ou trois minutes, pas plus). En relisant ce travail, je me suis rendu compte que d’autres pensées m’avaient gagné pendant cet épisode, mais celles-ci n’ont pas refait surface durant mon court temps d’écriture. Ce que pouvez lire ici (si vous le souhaitez, bien sûr) est reproduit à l’identique, sans ajout ni suppression. Et encore une fois, mille pardons pour les maladresses, j’ai joué la carte de la transparence.

Avec un grand salut amical non seulement à Frédéric mais aussi à mes camarades qui ont osé offrir leurs textes au groupe. Ce sont des moments d’échanges irremplaçables, des heures riches de partage, d’émotion, d’humour et d’imagination. Je leur en suis infiniment redevable. Merci à eux et au Théâtre de la Manufacture de Nancy qui organisait cet atelier.

Atelier_6a.jpg

Le trottoir était humide hier soir. Les pavés me guettaient du coin de l’œil. Un œil torve et menaçant. Je marchais vite, comme d’habitude. Perdu dans mes pensées, les écouteurs de mon baladeur vissés aux oreilles.

La musique, c’est une compagne, depuis l’enfance. Pas une seule infidélité en plus de cinquante ans d’un concubinage qu’elle n’a pas choisi. Oui, c’est moi qui ai choisi la musique, pas l’inverse. On appelle ça une relation asymétrique, parce que j’en sais plus sur la musique qu’elle n’en sait sur moi. Et fort heureusement pour mon entourage, la musique n’a pas voulu de moi. Oh, j’ai bien entamé autrefois une brillante carrière d’harmoniciste... mais j’ai tout arrêté, épuisé par les tournées harassantes dans les deux salles de classe de mon école où l’on m’exhibait comme un singe savant. J’ai mis un terme à tout cela, j’avais cinq ans. Il faut savoir arrêter.

La musique, donc, dans les oreilles.

Les pavés glissants, sous mes pieds.

J’avance au rythme oppressant de « De Futura », un vieux truc bien sombre des années soixante-dix, quand Jannick Top faisait gronder sa basse dans Magma.

Et puis la chute...

Et merde !

Le beau vol plané, sous le regard torve des pavés et l’œil éteint de mes concitoyens qui hésitent entre l’éclat de rire – ça fait toujours rire un type qui se casse la gueule en glissant sur une peau de banane, sauf que là c’était un pavé – et la commisération bonne conscience.

Ah, bordel ! J’ai ruiné mon jean... Fait chier, je l’ai acheté hier et pas en solde. Même qu’au téléphone, j’avais taquiné mon fils en lui disant que son vieux père portait des pantalons taille trente-huit, comme lui, et qu’on verrait bien dans vingt-sept ans s’il en serait toujours capable.

Quatre-vingt-quinze euros le pantalon... Un gros trou au genou. Et le genou en sang. Saloperie d’anticoagulants, je vais encore en mettre partout pendant trois heures.

Et tous ces cons qui me regardent comme si j’étais un ivrogne...

J’ai glissé, comme un con, sur ces cons de pavés luisants, devant des cons. Oui, vous aussi vous êtes des cons, pas besoin de vous pour me relever. Vous voyez bien que je me relève, non ?

J’ai mal au genou.

Je boîte un peu.

Pas grave, ça va passer.

Je pense à ma mère. Il lui est arrivé la même chose, ou presque. Sauf qu’elle ne s’en est pas tirée. D’abord un clou pour lui rafistoler la hanche et puis une prothèse. Et puis rien. Un mouroir en guise de centre de rééducation. Plus d’argent, plus de soins, plus d’hôpital. Ouste, dehors... Ad patres.

Mais moi, je me suis relevé. Y a toujours « De Futura » qui fait hurler ses sirènes. Faut que je change de disque, là c’est trop, je vais choisir autre chose, un truc plus doux. Tiens, la contrebasse de Renaud Garcia-Fons. Ça glisse tout seul, en plus c’est une musique pleine de soleil. Je suis sûr qu’il ne risque pas de glisser sur ces saloperies de pavés mouillés.

N’empêche. J’ai l’air con avec mon pantalon troué. J’essaie de colmater la brèche comme je peux. Et ça continue à pisser rouge en dessous.

Plus personne pour me regarder. J’ai réparé comme j’ai pu. C’est bon, j’avance, maintenant.

J’avance en boitillant.