28 mai 2013
Rémi Gaudillat - Le chant des possibles
Le chant des possibles est un objet de séduction, sur la forme comme sur le fond : d’abord le titre, qui dit l’essentiel en quatre mots, l’amour de la mélodie et le pari d’une liberté comme une porte ouverte sur un imaginaire poétique ; puis les titres des compositions, évocateurs de leurs climats nomades : « Jeux d’ombres », « Envolées », « L’armée des poètes », « Le voyage » ou bien encore « Lune triste ». Et enfin un visuel dont l’élégance liquide et suggestive semble nous indiquer le chemin clair-obscur sur lequel nous emmènera la musique. Un soin discret est apporté à l’objet-disque, qui devient au fil du temps la patte du label IMR.
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20 mai 2013
Architectes de l'espace temps
Time will tell, comme disent nos voisins d’outre-Manche. Il paraît en effet que le temps produit ses effets, évacuant par le soupirail des heures qui passent le superflu ou l’insignifiant. Seul resterait ce qui est habité de l’essentiel. Il en va en musique comme en toutes choses et je ne serai pas le dernier à admettre qu’un enthousiasme trop appuyé – celui de l’instant auquel je succombe non sans joie, parce que mon approche de la soixantaine n’est pas encore parvenue à éradiquer chez moi des élans quasi adolescents – peut faire suite à une prise de distance, voire un oubli partiel ou total. Comme si s’opérait en nous une distinction entre un plaisir non intrinsèquement durable (mais plaisir tout de même, ce qui, convenons-en, est loin d’être méprisable et peut même s’avérer indispensable au quotidien) et la nécessité, plus indicible, de se confronter à une énergie d’essence vitale qui soulève chez nous une force allant bien au-delà du poil qui se hérisse durant quelques secondes. Et qu'on ne compte pas sur moi pour établir une liste des disques dont j’ai apprécié la forte séduction qu’ils ont pu opérer le temps de quelques écoutes et qui, les semaines passant, sont venus se glisser quelque part, à l’écart, dans les recoins de ma mémoire où ils sont parfois enfouis pour toujours, avec peu d’espoir de remonter un jour à la surface. Heureusement d’ailleurs ! Mais j’avoue qu’il m'arrive régulièrement de consulter la liste des albums que j’ai écoutés au cours des douze ou dix-huit derniers mois et de me rendre compte que bon nombre d’entre eux ne résonnent plus beaucoup en moi et que, dans le pire des cas, je n’en garde pas le moindre souvenir. Sont-ils dispensables pour autant ? Pas forcément, sauf que la hiérarchie qui s'établit de fait est bien là, plutôt impitoyable. Peut-être aussi que nos capacités à maintenir vives en nous des œuvres puissantes sont limitées et que, par obligation physique, nous nous trouvons confrontés à la nécessité d'une sélection. En d’autres termes, notre mémoire vive n’étant pas extensible à l’infini, elle doit opérer son propre ménage interne pour préserver la qualité de son fonctionnement. Je laisse ce questionnement aux experts... dont je ne suis pas.
Si le temps est un tamis aussi efficace et souvent cruel, alors peut-être faudrait-il se garder d’écrire trop vite au sujet de tel ou tel album, et laisser se dérouler la longue phase naturelle de décantation avant de rédiger une chronique. Avantage de la méthode : moins de travail d’écriture et, probablement, une plus grande acuité des analyses et une motivation totale ; du côté des inconvénients, une certaine injustice vis-à-vis des musiciens qui, peuvent, très légitimement, attendre de nous qu’on relate dans des délais pas trop longs la qualité de leur travail. Pour ma part, je ne souhaite pas me couper de la transmission à mes lecteurs d’un enthousiasme spontané, au risque de me tromper sur la pérennité de certains albums, parce que celui-ci est toujours sincère et traduit une part de vérité qui habite les musiques ainsi mises en avant. Mais le constat est là : à peine un disque sur dix continue de m’habiter durablement... C’est peu mais c’est beaucoup, finalement.
Voici un exemple tout récent qu'a mis en lumière un travail d’écriture à fournir prochainement ; celui-ci m’a permis de vérifier la circulation naturelle de nos émotions que j’essaie d’expliquer ici. Je dois en effet rédiger un texte extrêmement concis et de calibrage très précis (donc aux antipodes de la prose alambiquée que vous lisez à la minute présente) au sujet du contrebassiste Stéphane Kerecki. Or, il se trouve que dans ma sélection d’albums du cru 2012, après avoir souligné l'âpreté d'un exercice moins nécessaire qu'il n'y paraît quand j'y songe aujourd'hui, j’avais fugacement – bien trop vite en réalité tant le disque méritait plus qu’une simple phrase... à moins que celle-ci, après tout, n’ait dit l’essentiel, c’est-à-dire très précisément ce qui peut inciter le lecteur à se précipiter sur le disque - évoqué les Sound Architects de Stéphane Kerecki. Je résumais le disque ainsi : « L’élégance de cet album est certainement celle du contrebassiste Stéphane Kerecki lui-même. Son trio est ici... un quintet, puisque Tony Malaby et Bojan Z sont aussi de la fête. La musique est habitée, la pulsation celle du cœur».
Une chose est certaine : venant tout juste d’écouter ce disque après l’avoir mis de côté durant quelque temps (il est parfois des priorités qui sont coûteuses pour des œuvres de ce calibre en ce qu’elles nous condamnent à les éloigner du sommet de notre pile de chevet), je ne retire pas un seul mot de ce que j’ai écrit. Mieux : je plussoie, j'amplifie, je force le compliment, je pousse l’œuvre sur le devant de ma scène imaginaire, je surligne ses qualités : ce disque est un essentiel, un must have, comme ils disent !
Curieusement, je peine toujours autant à trouver les mots justes pour traduire ce que cette musique provoque chez moi. Je l'ai dit un peu plus haut, l'émotion qu'elle suscite dépasse de très loin le stade du plaisir frisson, non, c'est autre chose… Comme si elle s'assignait par sa force d'évocation le rôle d'un tatouage sensoriel, d'un sceau indélébile. Tout dans cet album est beau par la profusion des paysages qui sont esquissés, par les histoires populaires qu’on devine à travers les échanges entre les musiciens. Bojan Z, génial pianiste plus flamboyant que jamais, n’est pas venu les mains vides en apportant dans sa riche musette un magnifique « Serbian Folk Song » ; les saxophonistes Mathhieu Donarier et Tony Malaby, dont les jeux sont fort différents, parviennent à croiser leurs discours pour inventer une conversation spontanée de toute beauté (la composition « Sound Architects » en est un exemple saisissant). Quant à Stéphane Kerecki, qui signe toutes les autres compositions, magnifiquement soutenu par la batterie de Thomas Grimmonprez, il nous confirme ce que l’on pressentait depuis déjà longtemps : sa discrétion naturelle n’a d’égale que la vibration, que je qualifierais volontiers d'existentielle, dont il nourrit le disque du début à la fin. Mine de rien, Sound Architects est un album majeur, de ceux qu’il est indispensable de posséder pour bien mesurer la vitalité d’une scène jazz pourtant pas épargnée par les coups de boutoir d’une conjoncture peu propice au soutien de la création et des musiciens engagés à ce point dans le développement d’un langage original.
Effet dans l’effet, cette remontée de l’album de Stéphane Kerecki sur le haut de ma pile de chevet a eu pour conséquence très agréable le désenfouissement d’un autre disque : Patience, un duo intime et nocturne, élégant et passionnant de bout en bout, que le contrebassiste avait engagé en 2011 avec le pianiste John Taylor. A l’époque, c’était il y a deux ans, j’avais salué ce disque ici-même en écrivant : « A sa manière, il est aussi un vrai manifeste, un discret étendard brandi contre les vulgarités ambiantes ». Voilà qui mérite d’être partagé à nouveau, car vous conviendrez avec moi que l’actualité regorge de ces dernières et que, plus que jamais, nous avons besoin d’élever le niveau de nos perceptions et de nos analyses pour contrecarrer les effets pervers de tout ce qui nous est infligé chaque jour avec un cynisme marchand à grands coups de médias et de réseaux. Stéphane Kerecki fait partie – avec beaucoup d’autres artistes, toutes disciplines confondues, dont il sera régulièrement question ici – des précieux antidotes dont la prescription est certainement moins coûteuse pour la collectivité que bien des médecines acheminées vers nous pour le profit de quelques minorités possédantes et cupides.
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07 mai 2013
H3B - "Songs, no songs"
Ce disque subjugue dès la première écoute. Mais pourquoi s’en étonner ? Il y a un peu plus de deux ans, en mars 2011, Citizen Jazz saluait la parution de la première production, sobrement intitulée H3B, d’un quartet acoustique sans batterie placé sous la férule de Denis Badault, une formation originale dont la géométrie paritaire et les subtils accords de voix aboutissaient à une musique à la fois ambitieuse et fluide. Un univers intimiste, une quête de couleurs volontiers impressionnistes, un laboratoire des sons dont la créativité était des plus réjouissantes.
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16 décembre 2012
Émotion, silence, sujet, verbe, complément et fin du monde
J’entendais ce matin une courte rubrique de France Inter appelée la Playlist dont le slogan est « On aime, on en parle ». En l’écoutant, j’ai pensé au chemin que j’essaie d’emprunter ici ou dans le cadre de mes chroniques pour Citizen Jazz. Il s’agit bien en effet de trouver les mots les plus appropriés pour donner envie à nos lecteurs de découvrir des disques qu’on aime et d’aller encourager les musiciens sur scène.
Néanmoins, j’aimerais faire part ici de deux ou trois réflexions relatives aux disques dont je ne parle pas ou que j’évoque (très) longtemps après leur parution... Je vous les livre en vrac, comme elles me viennent. Et puis, il est possible que je vous parle aussi d'autre chose, mais je n'en sais rien encore, on verra bien.
Un disque me laisse indifférent ou ne me parle pas ? Dans ces conditions, pourquoi donc prendrais-je le temps de partager cette distance vis-à-vis d’une œuvre ? Pour tenir des propos négatifs qu’on pourrait, à juste titre, me reprocher ? En quoi y suis-je autorisé ? Il m’est arrivé quelquefois d’écrire un texte de ce type : mais à une exception près je crois (et encore cette chronique était-elle tournée sur un mode qui se voulait humoristique parce que le groupe concerné vous avait un petit air de produit marketing qui m’autorisait, je crois, une pointe de taquinerie), jamais je ne me suis résolu à aller jusqu’au stade de la publication. Je garde ces textes, parce qu’ils sont nés d’une nécessité, mais celle-ci, finalement, ne concerne que moi. Le temps passe trop vite pour qu’on ne le consacre pas à dire qu’on aime. C’est un vieux débat, d’autres que moi, certainement d’éminents spécialistes, affûteront des arguments démontrant les bienfaits de la contradiction et me rangeront dans la catégorie des politiquement corrects. Je leur laisse ce plaisir.
Il se trouve que je fais partie d’un réseau dont chaque membre se voit offrir la possibilité d’écouter beaucoup de musique. Nous bénéficions donc d’un privilège inouï, celui d’une découverte permanente (ou presque), chaque jour renouvelée, qu’il est matériellement impossible de glisser intégralement dans les interstices de nos emplois du temps. Un peu comme si nous étions engagés dans une drôle de course contre la montre. Il y a dans toute cette matière première mise à notre disposition largement de quoi trouver nos bonheurs respectifs et nous interdire de regarder en arrière. Car il faut le dire et le redire : la crise du disque est une réalité très cruelle, mais j’ai l’impression d’avoir été rarement confronté à une richesse musicale telle que celle qui nous est livrée actuellement. Certes sous-exposée la plupart du temps (d’où notre rôle de modestes passeurs), parce qu’il est extrêmement compliqué pour un musicien de se faire connaître, mais d’une créativité étourdissante. Je vous parle ici de musiciens qui ne vivent pas des ventes de leurs disques, pour lesquels ces derniers sont une nécessaire carte de visite (sinon, pas de scène ou très peu, pas d’accès aux festivals, ...) et déploient des efforts immenses pour exister autrement, par le biais de concerts notamment.
On est alors dans une situation étrange : être habité de la certitude qu’on ne « capte » qu’une infime parcelle de tout ce qui est publié et en cela se dire qu’en écrivant sur un tel, on sera forcément injuste vis-à-vis d’un autre. Dans ces conditions, un silence vaut-il condamnation ? Non, pas du tout ! Il est souvent le résultat d’une impossibilité matérielle (pas le temps, vraiment, d’écrire sur tout) ou d’une difficulté à produire un texte qui soit conforme à ce qu’on souhaite publier et qu’on juge parvenu à un état satisfaisant.
De plus, à ce niveau, je revendique le droit de m’accorder le temps nécessaire à la maturation d’un écrit. Parfois, un texte surgit en quelques minutes, après deux ou trois écoutes seulement. En une heure, la chronique est bouclée. Ce n’est que rarement le cas, il faut bien le dire, le dernier exemple en date fut pour moi le Kubic’s Monk de Pierrick Pédron, avec une chronique écrite en quarante minutes. Je suis un laborieux de la phrase, un tâcheron des lignes, un bafouilleur de la syntaxe et je dois, jour après jour, m’imprégner d’un disque pour que les premières phrases finissent par se dessiner, un peu n’importe comment : ce sont des mots qui se baladent, des idées qui me traversent l’esprit, ils viennent, ils repartent, c’est assez chaotique à l’intérieur, je ne vous le cache pas. Bref, le bordel ! Il arrive aussi que, malgré un tel processus, rien ne vienne, c’est la sécheresse totale et l’exaspération parce que ce disque-là, on l’aime, mais le déclic de l’écrit ne s’est pas produit. Alors je mets de côté, j’attends et j’y reviens, plus tard. C’est la raison pour laquelle – non soumis à quelque diktat promotionnel que ce soit – je revendique également la possibilité d’évoquer un album plusieurs mois après sa parution, parfois plus d’un an (au grand dam des musiciens eux-mêmes qui, je les comprends volontiers, peuvent manifester une certaine impatience parce qu’un soutien leur est toujours précieux). Il faut que les choses soient claires : écrire au sujet d’un disque, c’est plus que jeter deux ou trois mots à la va-vite d’un doigt distrait sur le clavier : sinon, il existe un moyen très simple de coller à l’actualité qui consiste à recopier à peu de choses près le contenu des dossiers de presse (il m’est arrivé d’être un peu étonné en constatant certaines similitudes entre des chroniques et ces derniers, mais chut... je ne dirai rien). Une telle méthode témoignerait d’un manque de respect pour le travail qui a été entrepris par les musiciens. Si je veux « rendre » une petite partie de ce qu’ils nous offrent, alors je dois de mon côté aller au-delà du simple compte-rendu et fournir un travail « respectable ».
Néanmoins, il faut savoir ne pas trop « s’écouter écrire » : les belles phrases, c’est bien joli, mais sont-elles les meilleurs vecteurs d’une émotion à communiquer et donc, à faire passer chez l’autre ? Dans une époque de fausse urgence où les mots d’ordre consistent parfois à nous recommander d’écrire peu mais bien (les Internautes sont, semblent-ils, frénétiques et pressés de passer à la page suivante, ils scrollent comme des malades, sur leurs ordinateurs, leurs tablettes ou leurs smartphones, c’est ce que nous serinent les communicants du moment), la fréquentation de Marcel Proust comme instrument de méditation et de concentration n’est pas la bienvenue. Sujet, verbe, complément et ça ira comme ça... Il paraît que les jeunes ne savent plus lire, que leur attention retombe au bout de quelques lignes, etc etc. C’est un dilemme, je le conçois bien mais que faire ? Cette réflexion est au cœur des mes préoccupations, parce que l’idée générale qui me guide est celle du soutien aux musiciens : d’un côté, prendre le temps de trouver les mots qui reflètent au plus près le ressenti profond ; de l’autre, frapper plus vite et, on l’espère, plus fort. Le plat se doit d’être un peu moins copieux pour être plus digeste. Un bel exercice de synthèse (une sorte de diététique de l’écrit) qui servira de ligne de conduite pour les mois à venir. Il y a un an, je m’étais fixé un objectif assez simple : écrire en moyenne une chronique par semaine pour Citizen Jazz ; en toute logique, je parviendrai à une soixantaine de textes. Le pari étant tenu, je le crois reproductible pour 2013, en lui assignant cette nouvelle contrainte d’une plus grande économie de moyens. Qui ne signifie pas appauvrissement, mais une plus grande pertinence.
En revanche, du côté de chez Maître Chronique, je ne suis pas certain d’être aussi disposé à prendre de telles résolutions. Bien envie de digresser quand le besoin s’en fera sentir.
On verra bien, de toutes façons, je peux bien raconter tout ce que je veux puisqu’il ne nous reste plus que cinq jours à vivre ! Et sur ces bonnes paroles, je file à Bugarach... Adieu les amis !
19:03 Publié dans Entendu, Vécu | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : musique, jazz, citizen jazz, écriture |
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14 décembre 2012
22, v’là les « Maîtres » !
Ce n’est pas sans une certaine émotion que je vous livre le palmarès de la première cérémonie de remise des trophées qu’on appelle par ici les Maîtres. Cette soirée très privée – j’en étais à la fois le Président et l’unique spectateur – est née de mon incapacité absolue à me résoudre à l’élaboration d’une liste de mes dix albums préférés de l’année 2012. Je l’ai tenue chez moi, dans la solitude de ma perplexité, face à de cruels choix auxquels personne ne m’avait contraint. Un exercice auquel s’est déjà livré mon camarade Franpi, dont je vous invite à découvrir la sélection beaucoup plus sévère sur son blog. J’ai cru comprendre, par ailleurs, que la camarade Belette n’avait pas résisté au charme des listes...
Mon Top Ten, comme y disent, sera un Top 22… Je dois être trop enthousiaste, certainement, et donc vite prompt à vanter les mérites d’un grand nombre de disques, au risque, peut-être, de dissoudre dans un ensemble trop vaste les qualités immenses et intrinsèques de chacun d’entre eux. Mais c’est ainsi : je me dois de partager les bonheurs que me procurent la musique et les musiciens. J’ai bien peur d’apparaître comme un béat niais, toujours prêt à imaginer que ma joie peut aussi être celle des autres. M’en fous, j’assume... Comble de malchance, je ne dispose que d’une seule vie, ce qui ne me permet pas d’écouter tout ce qui mériterait de l’être (les grands absents de ma liste sont les premières victimes de cet agenda un peu trop chargé, et croyez-moi, ils sont nombreux). Et surtout que l’on ne se méprenne pas : j’ai énormément souffert pour parvenir à cette longue liste, j’ai sous le coude un bon paquet de disques qui auraient pu, ici ou là, en pousser d’autres vers la sortie. Que leurs auteurs ne m’en tiennent pas rigueur...
Ou peut-être que les mois qui viennent de s’écouler auront vu s’épanouir à nos oreilles des heures et des heures de musique enchantée en très grande quantité, faisant de 2012 un cru d’exception. Allez savoir…
Je ne trouve pas de réponse à ces interrogations. Je sais aussi qu’il va s’en trouver ici ou là pour me reprocher comme l’an passé d’avoir oublié le continent américain, dont je ne méconnais pas l’importance (même si, en réalité, beaucoup de disques m’auront échappé, forcément) mais qui, finalement, n’a pas besoin de mes modestes services pour se faire connaître. N’y voyez là aucune trace d’un patriotisme de mauvais aloi, comprenez simplement que bien souvent, tout près de nous, parfois à peine un peu plus loin, c’est déjà l’abondance ! Des labels, petits ou un peu plus grands, « sans bruit », en plastique ou en « carton », parfois associés en réseaux, déploient des trésors d’imagination pour faire vivre cette Musique qui le mérite bien ! Des artistes creusent jour après jour, non sans difficultés, leur sillon pour « réaliser » leurs rêves et les partager avec nous. Je n’ai donc entrevu – ou plutôt entrécouté – qu’une infime parcelle de ce vaste terrain sur lequel tous les jeux de l’imaginaire sont possibles.
On sera donc indulgent avec une sélection qui, finalement, n’en est pas une : elle est à prendre comme une suite de suggestions parmi lesquelles il se trouvera forcément un disque que vous aimerez. Ouvrez vos yeux, vos oreilles et votre cœur, le reste viendra naturellement… bref, gardez en vous toute la fraîcheur qui sera toujours votre alliée. L’ordre est alphabétique, parce que je ne vois aucune raison de m’astreindre à un classement...
Alea jacta est !
PS : in extremis, trois jours plus tard, je me suis permis d'ajouter un vingt-troisième élément que j'avais commis la grave erreur d'oublier alors qu'il a enluminé le début de l'année. Il s'agit de Soul Shelter, de Bojan Z. La mémoire a ses mystères, parfois... Ce Top 22 est en fait un Top 23 !
Yuvai Amihai Ensemble
La musique embrasée du guitariste Yuval Amihai est portée avec ce disque à un haut niveau de chaleur. Chant, mélodie, lyrisme et tradition… C’est beau, tout simplement. Damien Fleau y rayonne au saxophone soprano. Plus
Olivier Bogé : Imaginary Traveler
Le jeune saxophoniste a quelque chose d’un philosophe. Son premier album est en réalité une proposition – toujours mélodique et solaire – de retour sur soi. Se connaître, goûter chaque instant pour célébrer la vie. Une chance pour nous, un disque lumineux. Plus
Emmanuel Borghi Trio : Keys, Strings And Brushes
Parce qu’il semble enfin lui-même, le pianiste Emmanuel Borghi frappe très juste avec un disque intime et mélodique. Sorti sur la pointe des pieds, son album mérite vraiment qu’on s’y attarde. Plus
Philippe Canovas : Thanks
En toute discrétion, le guitariste Philippe Canovas offre une musique raffinée et intime. C’est peu son histoire qu’il évoque, en une vingtaine d’épisodes courts et séduisants. Plus
Pierre Durand : Chapter 1 NOLA Improvisations
Disque presque solitaire, fruit d’un voyage initiatique à la Nouvelle Orléans entrepris par Pierre Durand dont la guitare évoque Coltrane, John Scofield et l’Afrique. Séduction immédiate. Plus
Electro Deluxe Big Band : Live in Paris
Un feu d’artifice entre soul, funk et jazz et un autre « maître », de cérémonie celui-là, en la personne du chanteur James Copley qui a fort à faire face à un Big Band furieux de douze soufflants. Ce disque devrait être remboursé par la Sécurité Sociale. Plus
Renaud Garcia-Fons : Solo (The Marcevol Concert)
Le contrebassiste est un virtuose, on le sait. Mais habiter sa musique avec autant d’intensité est la marque des très grands. Ce concert en solitaire, où l’instrument ne rechigne pas à s’abandonner à quelques effets sonores, en est le témoignage vibrant et intemporel. Plus
Antoine Hervé PMT QuarKtet
On pensait qu’Antoine Hervé était un musicien sérieux. Il est bien plus que cela et son quartet, dynamité par Jean-Charles Richard, Philippe Garcia et la facétieuse acousmatique de Véronique Wilmart, nous prouve qu’il est un passionnant créateur. Magique !
Daniel Humair New Reunion : Sweet & Sour
Le batteur Helvète n’a certainement plus rien à prouver et pourtant, il rebat les cartes en s’entourant d’une jeune garde dont la liberté d’expression invente un menu musical savoureux et épicé. Plus
Stéphane Kerecki : Sound Architects
L’élégance de cet album est certainement celle du contrebassiste Stéphane Kerecki lui-même. Son trio est ici... un quintet, puisque Tony Malaby et Bojan Z sont aussi de la fête. La musique est habitée, la pulsation celle du cœur. Plus
Christophe Marguet Résistance Poétique : Pulsion
La générosité est la marque de fabrique de ce quintet qui brille de mille feux. Sébastien Texier (saxophone, clarinette), Mauro Gargano (contrebasse), Bruno Angelini (piano) et Jean-Charles Richard (saxophones) entourent le batteur pour un chant… irrésistible ! Plus
Joce Mienniel : Paris Short Stories Vol. 1
Proche de Sylvain Rifflet avec lequel il pratique l’art secret de l’encodage, le flutiste Joce Mienniel n’est pas en reste avec un disque malicieux où trois trios rivalisent d’invention pour célébrer leurs amours musicales. On veut le volume 2 de ces très bonnes nouvelles ! Plus
ONJ : Piazzolla !
Daniel Yvinec et sa bande d’artificiers s’attaquent à un nouveau monument, Astor Piazzolla. Un tour de force où l’on n’entend pas de bandonéon ni même de tango. Et pourtant, la sensualité, celle de magnifiques textures sonores, est là. Plus
Anne Paceo : Yôkaï
La batteuse élargit son trio, faisant appel à la solidité de Stéphane Kerecki et à la jeunesse d’Antonin-Tri Hoang. Un disque qui fait affleurer une enfance africaine très chantante. Plus
Pierrick Pédron : Kubic’s Monk
On l’attendait plutôt avec un troisième volet de ses aventures électriques, mais voilà le saxophoniste qui déboule dans un hommage urgent et parfaitement maîtrisé à Thelonius Monk, enregistré en quelques heures. Le jazz comme il n’a jamais cessé d’être et le sera pour longtemps encore. Plus
Jean-Charles Richard : Traces
Le saxophoniste éclate aux côtés de Christophe Marguet (Pulsion), d’Antoine Hervé (PMT QuarKtet), mais aussi en trio pour un disque dont le titre aurait tout aussi bien pu être Empreintes tant il éclabousse de sa fougue une musique en climats aussi variés qu’intenses. Plus
Sylvain Rifflet : Alphabet
Deux disques coup sur coup au début de l’année : d’abord de passionnants Beaux-Arts, puis cet Alphabet aux sonorités singulières, hors de toutes influences. Une création à l’état pur. Plus
Rusconi : Revolution
Un trio Helvète adepte de Sonic Youth, plutôt inclassable et éclectique, qui joue la carte d’un minimalisme mélodique très attachant. Au cœur de l’album, une longue composition, “Alice In The Sky”, avec le grand Fred Frith dans le rôle de l’invité. Plus
Jacques Schwarz-Bart : The Art Of Dreaming
Quand le rêve d’un homme devient la réalité d’un artiste. Avec ce disque, le saxophoniste parvient à une forme d’épanouissement qui confine à l’enchantement. On est à la fois heureux pour lui et pour nous tous qui profitons de cette irradiation. Plus
Louis Sclavis Atlas Trio : Sources
Le clarinettiste n’en finira donc jamais de nous surprendre. Chaque disque est pour lui une nouvelle quête, et pour nous une formidable invitation au voyage, cette fois en trio. Du grand art. Plus
Claude Tchamitchian : Ways Out
Le contrebassiste s’électrifie pour un album fascinant en quartet, avec Régis Huby (violon), Rémi Charmasson (guitare) et Christophe Marguet (batterie). Un univers se modèle devant nous, quelque part entre jazz et musiques progressives. Les cordes s’entrelacent, la batterie chante. Plus
Bruno Tocanne : In A Suggestive Way
Plus coloriste que jamais, attentif à ses compagnons comme toujours, le batteur rend un hommage sensible à son « héros » Paul Motian. On est là au cœur du processus de création, c’est l’essence du jazz. Plus
Bojan Z : Soul Shelter
Une bonne dizaine après son Solobsession, le pianiste récidive avec un disque en solo qui n'est rien moins qu'un indispensable. Comme le dit Citizen Jazz : "Soul Shelter renferme tous les trésors d’invention et de créativité de Bojan Z, comme une goutte d’essence pure". On ne saurait être plus juste. Plus
Aaaaah… Si j'osais… J'inventerais bien un autre trophée, une sorte de Maître d'honneur, histoire de surligner le travail de quelques artistes et de mettre en avant leur contribution décisive et abondante à la vie musicale et discographique de l'année 2012. Allez, je me jette à l'eau et je décerne ce prix à quatre funambules admirables. Et que tous les autres sachent que je pense bien à eux néanmoins !
Une quarte majeure en quelque sorte... Reçoivent un Maître d'honneur 2012 (je les cite dans l'ordre alphabétique) :
Régis Huby
Il n’a pas seulement prêté l’âme de son violon au Ways Out de Claude Tchatmitchian ou aux Songs No Songs de Denis Badault. A travers son label Abalone, il faudrait parler des If Songs de Bruno Angelini et Giovanni Falzone, évoquer une fois de plus Traces de Jean-Charles Richard et Pulsion de Christophe Marguet. Un peu plus tôt, c’était Furrow de Maria-Laura Baccarini ou Cixircle du Quatuor IXI. Abondance, imagination, tout y est.
Jean-Charles Richard
Quelle affirmation ! Son saxophone (soprano ou baryton) rayonne de façon fulgurante sur son album Traces, mais aussi sur deux autres disques cités plus haut : Pulsion de Christophe Marguet et PMT QuarKtet d’André Hervé. Magnifique musicien, on attend la suite des aventures.
Sylvain Rifflet
Parce que Beaux-Arts, parce qu’Alphabet, parce que partie prenante des Paris Short Stories Vol. 1 de son complice Joce Mienniel. ! Pour toutes ces raisons et bien d’autres encore, l’inventeur Rifflet se doit d’être célébré avec ferveur !
Bruno Tocanne
Belle année pour le batteur : un duo évasion avec le pianiste guitariste Henri Roger (Remedios la Belle), une célébration de Léo Ferré avec l’i.Overdrive Trio (Et vint un mec d’outre saison) et un disque où le jazz est élevé à un degré de liberté magnifique (In A Suggestive Way).
A l’année prochaine... ou pas !
16:57 Publié dans Entendu, Vécu | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : jazz, regis huby, sylvain rifflet, jean-charles richard, bruno tocanne, citizen jazz |
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11 décembre 2012
Bruno Tocanne ou l’art de la suggestion…
S’il fallait résumer en quelques mots les qualités de Bruno Tocanne, peut-être pourrait-on, tout simplement, souligner l’esprit de liberté qui souffle sur sa musique. Mais pas une liberté pour soi, un peu égoïste ; non, chez le batteur, il faut avant tout que chaque projet mené à bien soit le fruit d’un travail de maturation qui l’engage pleinement, bien sûr, mais dans un cadre collectif, où l’amitié compte pour beaucoup. Elle semble même un de ses moteurs. Il faudrait aussi rappeler que son approche de l’instrument, bien loin d’être invasive et dominatrice, fait de lui un coloriste sensible dont le sens profond de l’écoute est la marque d’un artiste en état d’éveil constant. C'est un peu tout cela qu'il expliquait voici quelques années à Citizen Jazz quand il s'était confié dans le Boudoir de Proust. Pour mieux connaître l'artiste, on lira aussi avec grand profit un Carnet de Route en Russie publié au mois de novembre 2010.
Pas à pas, année après année, sa discographie parle pour lui. Il s’en est passé de bien belles choses depuis le début des années 90 notamment, quand il évoluait aux côtés de Sophia Domancich (qu'il retrouvera bientôt sur scène) et imprimait sa marque sur l'album Funerals, en passant par le Trio Résistances (avec Lionel Martin et Benoît Keller) et ses trois albums fiévreux (Résistances, Global Songs, Etats d'Urgence), dont les mélodies aux allures d’hymne restent longtemps imprimées en vous ; Bruno Tocanne nous a fait part de ses rêves en compagnie de quelques comparses remarquables tels que Rémi Gaudillat (New Dreams Now), Quinsin Nachoff (5 New Dreams) ou Samuel Blaser (4 New Dreams !), il nous a déclaré sa liberté dans un album essentiel (Libre(s)Ensemble), a endossé en duo le rôle du Passeur de temps avec le guitariste Jean-Paul Hervé, s’est fait la belle avec le pianiste Henri Roger (Remedios la Belle), il a remis de l’électricité dans sa musique avec le guitariste Alain Blesing pour un détonnant Madkluster vol. 1 qui - c’est obligatoire - en appellera un autre. Co-pilote d’un i.Overdrive Trio tendu comme un arc, il a rendu avec ses complices Philippe Gordiani et Rémi Gaudillat un Hommage à Syd Barrett, fondateur de Pink Floyd, avant de croiser la route de Léo Ferré (Et vint un mec d’outre-saison) en toute complicité avec Marcel Kanche ; jamais rassasié de nouveaux paysages, il a prêté le concours de ses peaux et cymbales au chant envoûtant de Senem Diyici (Dila Dila). La liste n'est pas exhaustive et l'histoire continue…

Bruno Tocanne © Christophe Charpenel
C’est ainsi que les édifices se construisent, dans l’adversité d’une conjoncture hostile aux créateurs sans concession et d’un microcosme médiatique résigné à une médiocrité poisseuse dans le pire des cas et à une célébration automatique des têtes d’affiche dans le meilleur, mais aussi par la volonté d’être soi, pleinement, en repoussant autant que faire se peut les vulgarités alimentaires.
Parmi les fidèles amis, on a déjà cité le trompettiste Rémi Gaudillat, régulièrement impliqué dans ses projets, et membre actif du réseau imuzzic. On ne sera donc pas surpris d’apprendre que tous deux se sont envolés vers New York au début de l’année pour faire aboutir une nouvelle idée, et pas des moindres : rendre un hommage, un vrai, à un autre batteur, un géant de l’histoire du jazz, le regretté Paul Motian que Bruno Tocanne a dû finir par reconnaître comme un maître, lui qui pensait n’en avoir point ! « Ses orientations musicales, son travail d'orfèvre, son art de la suggestion sont pour beaucoup dans ma manière d'aborder le jazz et les musiques improvisées, musiques que je n'aurais sans doute pas abordées avec autant d'enthousiasme sans l'apport d'artistes comme lui. Paul Motian a disparu au moment où j'étais en train de discuter avec Quinsin Nachoff d'un projet de nouvel album dont l'envie m'avait été déclenchée par l'écoute d'un des trios de Motian avec Joe Lovano ». Aux côtés des trois musiciens, un quatrième expert, le pianiste Russ Lossing, est venu apporter sa connaissance de l’art de Paul Motian, avec lequel il avait joué en trio.
Un quartet inspiré, une attention réciproque, une science commune de l’improvisation, un père spirituel dont on connaît la finesse de jeu : toutes les pièces d’un beau puzzle étaient donc en place pour l’élaboration de In A Suggestive Way.
Autant le dire sans détour, l’album est de ceux qui comblent toutes les espérances formulées dès qu’on a connaissance de leur gestation ; voilà en effet un disque dont le titre reflète avec une fidélité chargée d’émotion la musique impressionniste et méditative. Celle-ci suggère, elle ne s'impose pas par excès de puissance, mais elle finit par affirmer son élégance feutrée. Jamais le moindre discours n’est asséné, bien au contraire : chacun des musiciens semble éprouver le bonheur des suggestions faites aux autres, celles des pistes à suivre quelque part du côté de l’imaginaire, comme autant de fugues spontanées et d’impromptus vivifiants. Bruno Tocanne et ses compagnons réussissent leur pari, celui de la liberté et – là réside toute l’âme de cette musique – de l’écoute réciproque, de l’attention portée à l’interprétation d’une note. Un travail de funambule, dont l’équilibre n’est jamais menacé, parce que le chant règne toujours en maître, y compris au moment où la musique s’invente et ruisselle dans la confrontation fructueuse des idées lancées. Comme le souligne Arnaud Merlin avec beaucoup de justesse, il s’agit là, je le cite « de l'association d'idées et de la conjugaison de sensibilités ». On aurait presque envie de voir dans cet art sublimé et sensible une définition du jazz, en ce qu’il a de plus organiquement vivant, par son association fluide de l’écriture et de l’improvisation.
Pas de doute, Paul Motian doit être heureux, tout là-haut, de l’hommage qui lui est ainsi rendu. On imagine sa joie d’écouter la délicatesse avec laquelle Bruno Tocanne fait chanter ses cymbales : il suffit, pour comprendre de quoi il s’agit, d’écouter les premières mesures de « Bruno Rubato » qui ouvre l’album et devient au fil du temps un thème récurrent chez lui. Savourez leur chant cuivré, en petites touches scintillantes. Un peu plus loin, les balais seront une caresse à vos oreilles. Heureux aussi car ce disque est l’histoire d’une conversation, d’une succession gourmande de questions et de réponses immédiates ; malgré l’évidente émotion née de l’absence cruelle de Paul Motian, c’est la joie qui l’emporte, elle s’exprime dans la lumière de thèmes qu’on devine comme de vibrants appels (ainsi « Ornette And Don », « One P.M. », deux belles compositions signées par Rémi Gaudillat qui, on le voit, n’est pas venu les mains vides) et dans la ferveur des échanges. Les couleurs vespérales dont se pare l'album, reflets mêlés d'une joie d'être ensemble en musique et du profond respect pour celui qui l'a inspirée, touchent au cœur et maintiennent longtemps une vibration essentielle. Difficile finalement d'évoquer un musicien plus qu'un autre : Bruno Tocanne, Rémi Gaudillat, Quisin Nachoff et Russ Lossing sont de vrais partenaires et In A Suggestive Way est tout sauf un album de batteur. Pas le genre de la maison Tocanne, assurément.
Il faut avoir l’honnêteté, toutefois, de préciser que ce disque n’est pas de ceux qu’on peut entendre d’une oreille distraite. Ce serait prendre le risque d’être le spectateur de sa musique et de la laisser s’échapper. Un comble, alors qu’il nous offre une place de choix, celle du cinquième élément (ou peut-être du sixième car Motian n’est jamais loin). In A Suggestive Way s’écoute, dans ses moindres détails, pour chacune de ses nuances, pour son art de la conversation entre gens de bonne compagnie.
Alors la magie opère : on comprend dans ces conditions pourquoi ces instants musicaux méritent amplement un « Coup de Maître ». Et pourquoi, accessoirement, une certaine irritation peut vite nous gagner à l’idée qu'un musicien tel que Bruno Tocanne ne bénéficie pas d’une meilleure exposition. Ce n’est pas ici qu’il restera dans l'ombre, en tous cas…
In A Suggestive Way (Instant Music Records)
Bruno Tocanne (batterie), Rémi Gaudillat (trompette), Quinsin Nachoff (saxophone tenor, clarinette), Russ Lossing (piano).
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10 décembre 2012
Lisa Cat-Berro - Inside Air
Il y a des disques qui vous chantent au creux de l’oreille une musique dont les contours souvent feutrés et intimistes, parfois électriques, n’en sont pas moins persistants. Et bienfaisants, reconnaissons-le. Un peu comme un paysage verdoyant qu’on admire pour sa lumière au point du jour et qu’on peut encore contempler une fois les yeux refermés. C’est un peu ça, l’univers de Lisa Cat-Berro et de son Inside Air, un disque attachant dont les couleurs ne doivent rien au hasard.
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19 novembre 2012
Philippe Canovas - Thanks
Ce disque du guitariste Philippe Canovas mérite vraiment qu’on s’y arrête. On ne le trouvera pas sous forme de CD, signe des temps, malheureusement. Mais le guitariste a trouvé refuge sur un e-label appelé Cordes et Âmes, qui assure le téléchargement non seulement de sa musique en haute qualité audio (au format FLAC, au même prix que le mp3), mais aussi du livret. Une production également disponible sur la plupart des plateformes de téléchargement.
Cette confession musicale est à savourer sans modération, car l’expression de Philippe Canovas, d’une élégante discrétion, n’en est pas moins porteuse de beaucoup d’imaginaire.
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13 novembre 2012
Emmanuel Borghi Trio - Keys, Strings and Brushes
Les temps sont durs. Comment un tel disque a-t-il pu, à ce jour, ne trouver d’autre canal de diffusion que celui des plateformes de téléchargement, et n’exister que de façon virtuelle sur le label Off alors que sa musique, bien réelle, est chargée d’une aussi profonde inspiration ? Une publication presque confidentielle qui laisse un goût amer, celui d’une forme d’injustice par le silence qu’il s’agit ici de réparer autant que faire se peut.
Comme une nouvelle page qui se tournerait enfin, celle d’un accomplissement tant artistique qu’humain, Keys, Strings And Brushes est une célébration pacifiée de la musique qui habite Emmanuel Borghi depuis toujours...
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11 novembre 2012
Nancy Jazz Pulsations 2012
La 39e édition du festival aura été, selon Patrick Kader son directeur, plutôt réussie, malgré une météo hostile qui a fortement contrarié la tenue de « Pépinière en fête », soumise à de multiples annulations en raison de la pluie. Un malheureux dimanche après-midi entier ouvert au public dans le parc du même nom, celui-là même qui abrite le légendaire Chapiteau. Malgré, aussi, un creux de fréquentation au début de la deuxième semaine. Problème d’ordre économique ? De programmation ? Difficile de répondre, il faudra analyser plus finement le phénomène dans les semaines à venir, mais les organisateurs de NJP ont le sourire en évoquant les 40 ans que le festival fêtera en 2013, du 9 au 19 octobre, avec pour fil rouge la Nouvelle-Orléans. A cette occasion, cette manifestation « qui se veut populaire mais pas populiste » devra probablement recevoir un soutien plus fort des collectivités locales, pour pouvoir accueillir de belles têtes d’affiche mais aussi pour aller dans le sens d’une modération des tarifs.
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30 octobre 2012
cE2 - Polars
Ce disque est comme le journal de bord d’un temps qui appartient au passé : il faut imaginer l’ambiance d’une salle de cinéma à l’ancienne, avec ses ouvreuses et leurs paniers de friandises à l’entracte. En première partie, un court-métrage qu’on a regardé d’un œil distrait parce qu’on n’est pas venu pour ça. Quelques bandes-annonces pour patienter, deux ou trois réclames... On attend le film, pas toujours en couleur, un policier avec ses personnages dont on sait d’avance que l’histoire peut les mener à un destin tragique. Des histoires au parfum d’années 60, juste avant la marchandisation industrielle d’un art qui n’en est plus toujours un, avec ses grandes gueules et ses codes d’honneur qui n’ont peut-être existé que dans l’imagination de leurs inventeurs.
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27 octobre 2012
Madame Luckerniddle
Attention : pépite ! Voici une pièce de collection, une archive très attendue qu’on peut sans trop de risque ranger dans l’armoire aux petits trésors. Et pourtant - les acteurs de ce disque ne nous démentiront pas – qui aurait pu souhaiter la publication d’un tel enregistrement ? Qui aurait même pu vouloir ce concert, dont la reproduction d’une grande qualité est à elle seule le meilleur hommage rendu à feu le violoncelliste Tom Cora ?
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23 octobre 2012
Pierrejean Gaucher - Melody Makers II
Pierrejean Gaucher appartient à la noble caste des passeurs qu’on ne saurait enfermer sans risque dans le coffre aux étiquettes un peu trop vite collées. Et même s’il a été commode de le ranger dans le rayon jazz fusion (avec son groupe Abus dans les années 80, en particulier), son New Trio, un peu plus tard, brouillait les pistes dans un hommage à Frank Zappa, démiurge lui-même inclassable. Il y a du jazz. Il y a du rock. Il y a de la musique, tout simplement, virtuose et fruit d’un travail minutieux, aux arrangements sculptés avec soin pour mieux porter la mélodie qui est le cœur de son propos.
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18 octobre 2012
Pierre de Bethmann - Go
S’il y a quelque chose de réjouissant chez Pierre de Bethmann, c’est bien la frénésie qui semble s’emparer de lui dès lors qu’il entre en musique. Il suffit de le voir sur scène ou d’écouter ses disques : ce pianiste est habité par une euphorie communicative qui ne paraît pas près de se tarir. Une forme élaborée de boulimie, assouvie à grands coups d’élans spontanés, quoique contrôlés par une belle science du mouvement perpétuel, dans un équilibre volontairement instable.
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15 octobre 2012
Pierrick Pédron - Kubic's Monk
Au bowling, on appellerait ça un strike : quand le joueur, d’un pas décidé, s’avance sur la piste et projette la boule par un geste rapide et précis. Toutes les quilles tombent, la place est nette, la partie peut continuer. Une sorte de coup parfait. Il y a dans Kubic’s Monk cet alliage de vitesse et d’exactitude qui saute aux oreilles et surtout frappe par la modernité d’un propos glissé avec bonheur dans son étui de facture plutôt traditionnelle.
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09 octobre 2012
J’t’aime bien Lily
C’est vrai ça, j’t’aime bien Lily. J’aime bien ta petite entreprise et les deux albums - pas un de plus, pas un de moins - de ton magasin. Déjà, tu avais accompli il y a quelque temps une vraie performance en convainquant le tromboniste Sébastien Llado d’enregistrer un album, ce qui n’était pas une mince affaire parce qu’à ce qu’on m’avait dit, les disques, c’est pas trop son truc. Bilan de l’opération : Avec deux ailes, un enregistrement live au Sunside en novembre 2009, très réjouissant et, si je ne m’abuse, un accueil très chaleureux bien mérité. Et voilà que tu remets le couvert – tu me pardonneras cette expression, mais je suis d’humeur gourmande dès qu’on me propose de belles musiques comme tu as la gentillesse de le faire avec moi – avec cette fois une aventure en solitaire, née de l’imagination d’un guitariste qui a voulu rendre à la Louisiane ce qui appartient à la Nouvelle Orléans.
Deuxième référence des Disques de Lily, l’album du guitariste Pierre Durand porte le beau nom, un peu sérieux, de Chapter One : The NOLA Improvisations. NOLA ? Comprenez, New Orleans, Louisiana. Mais attention, n’allez pas imaginer vous trouver en présence d’une musique de type « Jazz New Orleans » ! Pas de fanfare, pas de washboard, rien de tout cela : une guitare et rien d’autre. Ah si quand même, il y a des voix aussi le temps d’un « Au bord » en forme de chorale un peu triste avec Nicholas Payton, Cornell Williams et John Boute. Sans oublier en guise d’épilogue une étonnante reprise chantée, comme à mains nues, dans un dépouillement qui lui va bien, du « Jesus Just Left Chicago » des barbus de ZZ Top. Mais pour le reste, de la guitare et rien d’autre, parfois solitaire, souvent démultipliée à coups d’effets et de boucles superposées. Une composition comme « Emigré » (un peu plus loin, une vidéo vous donnera un aperçu du travail réalisé par Pierre Durand) donne parfaitement le ton de ce disque et illustre sa richesse. On y entend l’Afrique – normal, c’est le berceau de toute cette histoire – avant que les percussions et les accords ne finissent par s’empiler et se mêler, signifiant peut-être toute la complexité d’une civilisation nourrie de mélanges et de luttes pour la survie d’un peuple jamais loin de la misère. A d’autres moments, la musique se durcit, elle devient plus électrique, elle se charge en blues, comme pour ce « Who the Damn’ Is John Scofield ? » en hommage à un autre guitariste, un grand monsieur du jazz.
Pierre Durand a plein d’histoires à nous raconter, c’est évident. Il nous relate les brassages, ce qu’en d’autres temps on a pu appeler le melting pot, en balançant constamment entre la recherche d’une délicatesse qui serait celle d’un enfant ouvrant les yeux sur le monde et la dureté de celui-ci quand il faut l’affronter pour de bon. Parfois sa guitare est caresse à nos oreilles, parfois elle se veut plus abrasive.
J’ai beau savoir que Pierre Durand a enregistré son disque en studio, avec certainement tout le confort nécessaire à sa réalisation, rien ne pourra m’empêcher de l’imaginer dehors, dans la rue. Assis au bord du trottoir ou à la terrasse d’un café, jouant devant un public qui s’est arrêté un instant pour l’écouter. Je sais aussi que Pierre Durand est un guitariste français, diplômé et récompensé pour son talent qui est grand ; je me doute bien qu’il a pris un avion pour se rendre à la Nouvelle Orléans... N’empêche... Son « premier chapitre » a ce je ne sais quoi d’authentique chevillé aux cordes de la guitare, ça sent le truc vrai, sans esbroufe, sincère, sorti du cœur et des tripes, un peu comme s'il était natif de là-bas... Chapter One : NOLA Improvisations est bel et bien une déclaration d’amour, un chant profondément humain qui vous dresse les poils des bras, c’est un petit éclair qui vient zébrer votre quotidien. Une musique chair de poule. Pour cette seule raison, je lui décerne le grade de disque indispensable. Et si j’ajoute que Pierre Durand semble avoir pris un malin plaisir à rendre sa musique impossible à dater, c’est uniquement pour vous convaincre d’aller à sa rencontre, aussi vite que possible. Parce qu’il n’y a aucun risque de la voir se démoder. Ce sera donc pour vous un investissement durable.
Tu vois, j’te l’vais dit, j’t’aime bien Lily...
Post Scriptum : pendant un moment, j’avais pensé écrire une chronique de ce disque pour mon cher Citizen Jazz. Mais, ô chance pour toi, le camarade Arnaud a dégainé plus vite et s’est fendu d’un bel exercice d’admiration, choisissant même – et on le comprend - de faire de ce disque un ELU. C’est chouette, ça, Lily, tu auras eu deux compliments pour le prix d’un seul ! Et je suis certain que ce n'est pas fini...
07:00 Publié dans Entendu | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : pierre durand, nola improvisations, disques de lily, citizen jazz |
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08 octobre 2012
Elliott au pays de Paulette
Il y a quelque chose d’assez surréaliste dans la soirée qui s’annonce. Pensez donc : Elliott Murphy, un des plus grands songwriters américains, ami personnel de Bruce Springsteen, féru de littérature, lui-même écrivain poète, admiré de Lou Reed ou Elvis Costello, vient faire la fête à une légendaire mamie du rock, Paulette Marchal, qui souffle ses 89 bougies dans son cher village, à 25 kilomètres de Nancy. Contraste étonnant entre le parcours d’un artiste new-yorkais sur la brèche depuis près de 40 ans – Aquashow, prélude à une discographie très abondante – et cette bourgade rurale tapie dans la campagne lorraine, portant le nom étonnant de Pagney-derrière-Barine.
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09:45 Publié dans Entendu, Vécu, Vu | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : elliott murphy, citizen jazz, chez paulette |
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30 septembre 2012
Yôkaï
Une belle passe de trois pour la batteuse Anne Paceo qui, après deux albums très réussis avec son trio (Triphase, Empreintes), nous revient cette fois dans une formation élargie. Encore plus de couleurs, une inspiration africaine qui fait chanter l'enfance de la musicienne, pour une création plus personnelle née d’un projet lancé au début de l’année 2011.
Du côté de chez Laborie, on étoffe tranquillement un catalogue haut de gamme : car dans la période toute récente, outre ce Yôkaï charmeur, une figure légendaire du jazz européen, un autre batteur, Daniel Humair, vient de signer un manifeste aigre-doux en faisant appel à quelques artificiers de la jeune garde (Vincent Peirani, Émile Parisien et Jérôme Regard). Son Sweet & Sour est hanté par une fièvre libertaire, la camarade Diane l’ayant d'ailleurs salué comme il se doit dans une récente chronique du côté de chez Citizen Jazz. Dans ce concert de louanges, je n'oublie pas le roboratif Chien-Guêpe d'Émile Parisien ni même les enchanteurs Vertigo Songs de la pianiste Perrine Mansuy, qui nous avait réjouis il y a un an. Et puis... Yaron Herman. Et puis... Shaï Maestro. Bref, beaucoup de beau monde. Allez faire un petit tour du côté de chez eux, vous n'en reviendrez pas bredouilles !
Revenons à nos moutons, ou plutôt à nos peaux...
Anne Paceo a déjà une impressionnante carte de visite : outre ses deux précédents disques, on peut cartographier son talent en scrutant la petite mappemonde de ses collaborations sur la scène jazz : Christian Escoudé, Rick Margitza, Henri Texier, Rhoda Scott, Emmanuel Bex ou Philip Catherine l’ont associée à leurs propres travaux. Ou bien en rappelant qu’elle a joué avec le Norrbotten Big Band, un orchestre scandinave qui l’a invitée à jouer ses compositions au début de l’année. Quand on ne la retrouve pas aux côtés de trois musiciens européens, confrontant ses balais avec un orchestre birman de six musiciens. Tout ça pour dire que la dame a du répondant et que sa volonté de faire avancer sa musique est tout aussi indéniable qu’expérimentale.
On ne pourrait pas comprendre l’évolution que marque Yôkaï sans savoir qu’Anne Paceo a passé les premières années de sa vie en Côte d’Ivoire et que la présence de grands maîtres des percussions répétant près de la maison de ses parents a forcément laissé des traces (des empreintes, faudrait-il dire) qu’elle laisse éclater au grand jour avec ce nouveau disque.
Et pour bien tourner cette page aux fragrances africaines, Anne Paceo n’a pas manqué d’opérer un recrutement pour le moins judicieux : rescapé du trio Triphase, le pianiste Leonardo Montana est en quelque sorte le garant de l’assise mélodique et rythmique de cette musique. A ses côtés – on ne se refuse rien – le contrebassiste Stéphane Kerecki dont on ne dira jamais assez à quel point il est devenu en quelques années un élément essentiel de la scène jazz, magnifiant cet instrument dont la pudeur n’a chez lui d’équivalent que la profondeur. Ah, cette Patience enregistrée voici peu en duo avec le pianiste John Taylor ! Je crois bien me souvenir que ce disque fut l’un de mes dix coups de cœur de l’année 2011. Pour compléter ce noyau rythmique, Anne Paceo a recruté deux musiciens eux-mêmes plutôt doués, c’est le moins qu’on puisse dire : Antonin-Tri Hoang (clarinette basse, saxophone alto) met au service de Yôkaï toute la fougue brillante et l’inventivité de sa jeunesse (il n’a que 23 ans) pendant que Pierre Perchaud, décocheur de flèches électriques, ajoute le son d’autres cordes, celles de sa guitare. Deux recrues qu’on retrouve par ailleurs au sein de l’ONJ sous la direction de Daniel Yvinec. Pas de surprise donc avec ce petit monde, la qualité est a priori au rendez-vous.
[mode digression]Puisqu’il est question ici de Stéphane Kerecki, je voudrais profiter de son passage chez Anne Paceo pour vanter les mérites de son propre trio qui vient de publier un disque absolument réjouissant. Une petite merveille de chaleur lyrique et de rondeurs gourmandes enregistrée avec ses camarades Thomas Grimmonprez (batterie) et Mathieu Donarier (saxophones). Cerise sur le gâteau, Kerecki a eu l’heureuse idée, lui aussi, d’élargir son trio à un quintet en appelant deux artificiers, le saxophoniste Tony Malaby et l’immense Bojan Z au piano. La contribution de ce dernier est décisive et l’album, Sound Architects, est de ceux qu’on écoute en boucle, sans compter. Mon petit doigt me dit qu'un autre camarade Citoyen, ce cher Julien, a beaucoup beaucoup aimé et qu'il le fera savoir bientôt.[/mode digression]
Du beau monde donc mais finalement, ce n’est pas la composition de la formation qu’on va retenir. Non, c’est plutôt la grande luminosité de la musique jouée qu’on a envie de surligner. Un parfum d’Afrique, on l’a dit, et un climat de sérénité qui inonde chacun des douze titres de l’album. Les histoires que nous raconte (parfois même en les chantant, d’une voix presque enfantine, comme sur « Smile ») sont un peu magiques, Anne Paceo disant en avoir trouvé une partie de l’inspiration à travers la lecture de romans graphiques, et notamment un manga dans lequel elle a fait la connaissance des Yôkaï, petits esprits chimériques qui ont longtemps inspiré les peintres japonais. Afrique, Japon, ... des voyages donc, réels ou imaginaires qu’elle nous invite à vivre avec elle. Son jeu, d’une gracilité suggestive qui peut élever son niveau de puissance jusqu'à l’imprécation d’un roulement de tambour, n’est jamais démonstratif. Il illustre à la façon d’une enluminure, sans être jamais décoratif. Yôkaï, comme une série de tableaux dont le moindre détail compte.
Voyage, chant, soleil et générosité. Une belle quarte, une belle carte de visite et un disque qu’on écoute avec toute la sérénité que peuvent procurer ces instants d’harmonie.
Je voudrais ici pour finir souligner les qualités fédératrices de Yôkaï, tant son potentiel de séduction d'un public plus large que celui du cercle restreint aux seuls amoureux du jazz est vraiment l'une des grandes qualités. Les influences qui traversent sa musique, le sang qui irrigue le moindre de ses vaisseaux et son interprétation à la fois décomplexée et solaire sont autant d'atouts dans le jeu d'Anne Paceo qui, du haut de ses vingt-huit ans, prend un évident plaisir à mener tout son petit monde à la baguette. Avec notre consentement !
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26 septembre 2012
Etsaut - Jazz et Cornemuse
Surtout, ne pas s’arrêter au titre de l’album, qui pourrait en rebuter plus d’un par son petit côté « musique de terroir » aux accents un brin passéistes, ou faire croire à une tentative de greffe artificielle d’un instrument sur un répertoire qui n’a jamais vraiment été très accueillant pour lui. Retenons plutôt la dimension collective, très attachante par la chaleur de son chant, d’un disque qui ne manque pas d’atouts et qu’on écoute avec un vrai plaisir.
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19 septembre 2012
Christophe Marguet Résistance Poétique - Pulsion
La vitalité créative de Christophe Marguet n’est plus à démontrer. En témoignent, par exemple, son engagement à partir de 2004 aux côtés d’Henri Texier et son Strada Sextet ; sa Résistance Poétique, devenue un groupe après avoir été un disque et qui ne cesse de grandir depuis près de quinze ans ; à venir, une Constellation à six musiciens dans laquelle évolue un certain Steve Swallow, qui fut son son directeur artistique au temps de ses premiers disques. Quelques axes de son travail qui, résumés à grands traits, révèlent un musicien ayant su insuffler ces vingt dernières années une chaleur constante à toutes ses expériences.
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