31 mars 2009
Plagiat
Je n'écris jamais un texte, quel qu'il soit, sans une certaine appréhension. C'est idiot parce que j'ai identifié depuis longtemps la cause de cette inquiétude. Il me faut remonter à l'époque où j'étais en classe de troisième, au début des années 70, j'avais treize ou quatorze ans. Mon professeur de français était un type un peu particulier qui se pointait régulièrement en classe avec un taux d'alcoolémie légèrement supérieur aux normes en vigueur à ce moment-là. Lorsqu'il était à jeun, parfois, il lui arrivait de se comporter normalement et de tenter de nous faire travailler. Il y eut par exemple ce jour où nous eûmes à plancher sur une rédaction où il était question de raconter des souvenirs personnels d'une journée que nous aurions vécue à la campagne. Je me rappelle vaguement mon travail, j'avais été très appliqué, inventant complètement mon histoire, mais surtout soucieux de bien faire... sauf qu'à la remise des notes, ce fut la déconfiture totale : 5 sur 20 ! J'étais accusé d'avoir plagié la Comtesse de Ségur... J'ai tenté de me justifier, en vain, fourbissant quelques explications sincères, notamment celle par laquelle je tenais à préciser que - honte sur moi, m'sieur, je l'avoue ! - je n'avais jamais lu la moindre ligne de cette brave personne. Rien n'y fit. La gamelle ! Et l'humiliation lorsque le dit professeur commença à lire mon texte à voix haute en minaudant pour me ridiculiser. Mes camarades de classe, un peu gênés par le procédé, trouvaient mon histoire plutôt chouette et pas mal écrite, ce qui me fut d'un réconfort réel mais insuffisant, je l'avoue. Depuis, dès que je suis devant une page blanche (ou un écran d'ordinateur) avec un travail d'écriture à effectuer, je me retrouve durant quelques secondes dans ma salle de classe, face à ce type insupportable à l'haleine fétide qui cherche à me rabaisser devant les autres. Et, en bon petit diable que je suis resté, jamais je n'ai essayé de lire quoi que ce soit de cette Comtesse de Ségur.
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30 mars 2009
Respiration
Elle s'appelle Aurélie, il s'appelle Julien. Armés d'un micro qu'ils plantent énergiquement sous le nez de villageois d'abord médusés et plutôt mutiques, ils déboulent dans les recoins les plus enfouis de la campagne française dans le but de faire parler les gens. Des gens qu'ils aiment, à n'en pas douter. A force d'empathie, d'humour et de gentillesse, ils parviennent assez vite à briser la glace et à se faufiler dans leurs intérieurs, au sens propre comme au sens figuré. Ce qui nous vaut de vrais beaux moments de télévision, ici sur France 5. Dans une récente émission dont la cible était le petit village de Vassieux en Vercors (qui fut complètement décimé par la barbarie nazie), on pouvait se délecter de l'histoire de cet homme âgé de 84 ans, admiré par sa fille de... 18 ans et qui, après quelques hésitations devant la contemplation de photos jaunies, nous raconte comment sa nounou lui apprit « à devenir un homme » et s'amuse du mot déniaiser que son interlocutrice veut lui faire prononcer. Il y a aussi ce type un peu égaré, vivant sur ses maigres économies, le temps de devenir un musher et de réaliser enfin ses rêves. Ou ce tchécoslovaque - il tient à cette dénomination - qui retrouve dans le Vercors les paysages de son enfance. Et que dire de ces deux frères agriculteurs qui s'interrogent sur leur avenir et savent que le salaire de leurs femmes est, plus qu'un complément, une nécessité vitale ? En campagne, tel est le nom de cette série de dix émissions, mérite vraiment qu'on s'y attarde tant l'attention et l'écoute de ses instigateurs fait souffler un air vraiment rafraîchissant sur un paysage audiovisuel qui sent bien trop souvent le renfermé. On respire vraiment et ça fait du bien.
07:15 Publié dans Vu | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : en campagne, france 5, vassieux
29 mars 2009
Euphorique
Voilà un disque qui fait un bien fou ! Pendant que nos vieilles gloires rabâchent à n'en plus finir et pour un montant astronomique un répertoire usé jusqu'à la corde aux frais de la princesse (rendez-vous sur la note publiée hier pour en savoir plus), il est des artistes, certainement moins fortunés, qui empruntent des chemins de traverse - dont on ne sait pas forcément où ils vous emmèneront et c'est parfait ainsi - pour vous proposer une cure d'oxygénation totalement euphorisante. Le guitariste Marc Ducret est de ceux-là, dont Le Grand Ensemble réunit un orchestre de onze musiciens pour un album appelé Le Sens de la Marche. Une parfaite mise en place conjuguée à de nombreux espaces de liberté accordés aux solistes font de ce disque une impeccable réussite qui n'est pas sans évoquer par moments - mais je limiterai volontairement ici les références dans la mesure où Marc Ducret, musicien fouineur et expérimental, peut difficilement faire l'objet de parallèles - les échappées libertaires d'un groupe comme Henry Cow et de son guitariste Fred Frith, lui-même jamais à court d'une idée inouïe (au sens propre du terme). Cerise sur le gâteau, ce beau disque enregistré en public (« Parce que je suis trop malheureux en studio ») fin décembre 2007 au Delirium à Avignon est disponible pour une somme très raisonnable (15 € frais de port inclus) sur Internet, même si l'on aurait préféré le trouver dans les bacs de tous les disquaires.
"Dans ce groupe, j'essaie de proposer une direction musicale tout en laissant chacun libre d'influer sur le son d'ensemble, de sorte que chaque musicien peut décider à tout moment du sens de la marche..."
Pas de souci monsieur Ducret, dans cette histoire, nous marchons bien volontiers dans le même sens que vous !
Marc Ducret : guitares, Bruno Chevillon : basse électrique, Eric Echampard : batterie, Antonin Rayon : piano, Fender Rhodes, clavinet, Paul Brousseau : claviers, samples, Tom Gareil : vibraphone, marimba, Matthieu Metzger : saxophones alto et soprano, Hugues Mayot : saxophones ténor et baryton, Yann Lecollaire : clarinettes, flûte, Pascal Gachet : trompette, bugle, trompette basse, Jean Lucas : trombone.
En savoir plus sur Marc Ducret
Commander Le Sens de la Marche
En écoute : un court extrait de « Total Machine »
09:34 Publié dans Entendu | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : marc ducret, le sens de la marche
28 mars 2009
Fainéanti
J'apprends qu'un célèbre rocker opticien franco-belge sera la vedette du grand concert donné du côté de la Place de la Concorde dans le cadre des festivités du 14 juillet, intégralement financées sur le budget du Ministère de la Culture. Le montant du seul cachet de cette star en fin de course, qui s'élèvera ce soir-là - j'ai fait le calcul, pardonnez ma mesquinerie - à plus de dix années de mon salaire brut (sur lequel je paie des impôts... en France !), est par ailleurs très largement supérieur à ce que le chanteur lui-même réclame lorsqu'il n'est pas ainsi subventionné par ses amitiés présidentielles. Voilà qui finit par alléger considérablement le poids de la culpabilité que je développe depuis longtemps à l'idée d'être un salarié du secteur public. Parce que j'ai beau me persuader que je travaille correctement et que je ne vole pas l'argent que je gagne honnêtement, je ne peux pas faire comme si je n'entendais jamais ces voix brunes qui grondent sous l'effet d'une perverse stimulation politicienne et m'accusent d'être, ainsi que d'autres, un privilégié paresseux. Au point que j'ai même fini par inventer un mot : je serais selon ces braves gens bien dressés et de courte vue un « fainéanti ».
07:15 Publié dans Entendu | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : ministere de la culture, subventions, 14 juillet
27 mars 2009
Mains

07:15 Publié dans Vécu | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : enfants, parents, grands-parents
26 mars 2009
Giboulorage
[zibuloraz] n. m. Phénomène climatique se caractérisant par une étrange accumulation de précipitations, dont la consistance est variable, celles-ci variant de la pluie glaçante à la neige à peine fondue en passant par la grêle, portées par des vents violents et accompagnées d'orage. Lorsqu'il survient en journée, le giboulorage plonge en outre les paysages dans une nuit noire, évoquant par ses jeux de lumière une éclipse totale du soleil. Parfaitement connu des lorrains qui maîtrisent la partition de tous les désagréments météorologiques, le giboulorage est ressenti chez eux comme la forme la plus aboutie des punitions post-hivernales : croyant à l'arrivée du printemps, ces habitants du nord est de la France s'aperçoivent qu'il n'en est rien mais s'aperçoivent qu'ils goûtent à l'avance aux plaisirs de la dégradation du temps telle qu'ils la vivront après les longues périodes - d'une demi-journée en moyenne - de temps chaud et ensoleillé en été.
07:15 Publié dans Vécu | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : giboulorage, meteorologie, giboulee, orage, lorraine, pluie, neige, nuit, grele
25 mars 2009
Âme
La médiocre actualité politique m'a fait repenser à ce très beau film israélien qui s'appelle La visite de la fanfare, sorti il y a deux ou trois ans, et qui nous racontait cette étonnante histoire d'une petite fanfare de la police égyptienne venue en Israël pour participer à l'inauguration d'un centre culturel arabe. Manque de chance pour cette troupe, les aléas des transports perdent les musiciens dans une sorte de no man's land désertique avant qu'ils ne finissent par rencontrer quelques autochtones, partager un peu de leur quotidien et par trouver enfin leur chemin. Mais la raison de mon inquiétude ne se niche pas dans l'histoire elle-même - aussi belle soit-elle - mais dans un échange entre deux des personnages. Je me rappelle en effet cette question qu'un homme de rencontre pose au chef de la fanfare : « Mais à quoi peut bien servir une fanfare de la police ? », à laquelle ce dernier répond (je cite de mémoire) : « Poser cette question, c'est comme se demander à quoi sert l'âme humaine ». Peut-être faudrait-il suggérer à certains, qui mettent stupidement en balance culture et utilité avec un mépris ostentatoire pour la première, notamment lorsqu'ils brocardent la présence d'une épreuve de littérature dans un concours administratif, de méditer cette belle réponse tant elle est d'une sagesse infinie. Et loin, très loin, de toute cette vulgarité érigée en étendard.
07:15 Publié dans Entendu | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : culture, utilité, la visite de la fanfare, la princesse de cleves
24 mars 2009
Transformation
Disons-le haut et fort, ces Essais transformés par le travail de titan d'un éminent linguiste sont une lecture hautement recommandable - et particulièrement enrichissante. La traduction en français moderne de l'œuvre de Montaigne par le philologue André Lanly est en effet un bonheur de lecture presque inépuisable. Sans jamais trahir le texte originel - le plus souvent, ce sont des mots ou des expressions qui sont ici remplacés par leur équivalent contemporain avec une volonté d'explication jamais ennuyeuse - cet universitaire qui exerça durant vingt ans à Nancy a réussi une adaptation qui nous rend parfaitement lisible cette somme d'un abord moins direct dans son texte originel et qui nous est proposée dans une version intégrale. On se surprend à empoigner ce gros pavé (1300 pages disponibles depuis peu dans la collection Quarto de Gallimard) pendant quelques minutes, on lit un texte, quatre ou cinq pages, et on revient, un peu plus tard. Un tel chef d'œuvre, proposé à moins de 30 €, voilà un placement sans risque à très haute valeur ajoutée, excellent remède anti crise.
« Ce ne sont pas mes actes que je décris, c'est moi, c'est mon essence. J'estime qu'il faut être prudent pour juger de soi et tout aussi scrupuleux pour en porter un témoignage soit bas, soit haut, indifféremment. S'il me semblait que je suis bon et sage, ou près de cela, je l'entonnerais à tue-tête. Dire moins de soi que la vérité, c'est de la sottise, non de la modestie. Se payer moins qu'on ne vaut, c'est de la faiblesse et de la pusillanimité, selon Aristote. Aucune vertu ne se fait valoir par le faux, et la vérité n'est jamais matière d'erreur. Dire de soi plus que la vérité, ce n'est pas toujours de la présomption, c'est encore souvent de la sottise. Être satisfait de ce que l'on est et s'y complaire outre mesure, tomber de là dans un amour de soi immodéré est, à mon avis, la substance de ce vice [de la présomption]. Le suprême remède pour le guérir, c'est de faire tout le contraire de ce que prescrivent ceux qui, en défendant de parler de soi, défendent par conséquent d'appliquer sa pensée à soi. L'orgueil réside dans la pensée. La langue ne peut y avoir qu'une bien légère part. » Les Essais, Livre II, chapitre VI
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23 mars 2009
(Litté)Ratures
Je suis convaincu que la langue française évolue, qu'elle doit évoluer, notamment en s'enrichissant de l'histoire de tous les mots venus d'autres langues, même lorsqu'une nouvelle intégration suscite l'irritation des plus puristes d'entre nous au prétexte qu'elle a son équivalent dans un autre mot ou que le terme incriminé est employé à mauvais escient. Je suis même prêt à admettre l'éradication de l'imparfait du subjonctif, considéré comme désuet et renvoyé à ses turpitudes euphoniques (encore que ce temps nous valait quelques bonheurs : « Cette vérité, il fallait vraiment que je la susse un jour ou l'autre »). Il faut aussi que je comprenne la raréfaction du passé simple, qui pourrait, un jour prochain appartenir... au passé, tout simplement ! Mais lorsque je lis, à la page 447 du second volume de la trilogie Millénium : « En 1996, il devint personnage officiel dans le sens qu'il fut nommé adjoint-chef à la brigade des étrangers », là, je dis : pouce ! Surtout qu'il me serait très facile de multiplier les exemples de ce type tout au long des quelque 1700 pages de cette œuvre pas inoubliable. Certes, on devine que ces trois romans policiers - dont les intrigues en valent bien d'autres et qui ont le mérite de se dérouler en Suède, ce qui nous change un peu de l'ordinaire, même si leur lecture provoque le besoin irrépressible de se replonger dans la prose d'un John Harvey par exemple - ont été écrits avec un stylo ou un clavier accouplé à un marteau-piqueur, on peut également imaginer que les traducteurs, pris par le temps et les contraintes économiques, n'ont pas disposé des moyens nécessaires au peaufinage de leur boulot. Mais on frise là un français qui s'apparente plus à la traduction automatique de la notice de montage d'un meuble fabriqué en Chine sous la commande d'un chef d'entreprise suédois (encore !) habitant la Suisse que d'une littérature digne de ce nom.
07:15 Publié dans Lu | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : traduction, millenium
22 mars 2009
Bal(l)ade
Les lorrains connaissent bien Valérie Graschaire (native de la ville de Metz) depuis un bon petit bout de temps maintenant. Ils ont pu découvrir l'étendue de son talent au sein de son quartet ainsi qu'à travers différentes expériences comme celle qui l'a amenée à devenir la chanteuse de l'Orchestre National de Jazz de Lorraine au cours des années 90 (avec lequel elle enregistrera l'album Angustia d'Amour en 1999) où à monter un répertoire dédié à Thelonious Monk avec la complicité du pianiste Pierre-Alain Goualch, un projet qui aboutit en 2000 à un album remarqué, Honky Monk Woman. La chanteuse est aujourd'hui (enfin) reconnue comme l'une des plus belles voix de la scène jazz française et ce n'est que justice. Aussi ce n'est pas sans une certaine émotion que Franck Agulhon, au détour d'une interview où il devait être question de sa propre actualité, tient à souligner qu'il se sent un peu comme le « papa » de Finally, un disque sorti chez Cristal Records à l'automne dernier et pour lequel ont été réunis les vieux amis, les complices de (presque) toujours que sont Diego Imbert (contrebasse) et Pierre-Alain Goualch une fois encore, auxquels viennent s'ajouter le lyrisme de Stéphane Belmondo au bugle et les inspirations de Peter Gabriel, Rémi Chaudagne, Eric Legnini ou Joni Mitchell. Papa dites-vous ? Car si Valérie Graschaire est à la ville madame Agulhon et la mère des enfants du batteur, on devine forcément le subtil dosage d'amour, de famille et d'amitié avec lequel a été tissée la belle toile chaleureuse de ce disque à la production épurée (il n'est jamais inutile de souligner la qualité de la prise de son qui fait la part belle aux instruments, presque exclusivement acoustiques, qui semblent ici venir nous jouer au creux de l'oreille) et qui met en valeur la voix chaude de Valérie Graschaire, nous prenant par la main pour une tranquille balade sur fond de ballades, dont les influences vont aussi bien puiser à la source du jazz qu'à celle d'une certaine pop music. Les reprises de « Mercy Street » (Peter Gabriel) et de « Both Sides Now » (Joni Mitchell) sont de belles réussites qui se mêlent naturellement à des compositions originales ou à de semi reprises, comme l'élégant « Nightfall » d'Eric Legnini sur lequel Valérie Graschaire a écrit ses propres paroles. Disque intimiste et apaisé, Finally est incontestablement un petit moment de grâce et une belle carte de visite supplémentaire pour la chanteuse. On aurait tort de s'en priver !
Valérie Graschaire : voix, Pierre-Alain Goualch : piano et Fender Rhodes, Diego Imbert : contrebasse, Franck Agulhon : batterie, Stéphane Belmondo : bugle.
En écoute : un extrait de « Mercy Street »
Cristal Records - 2008
07:15 Publié dans Entendu | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : valerie graschaire, finally, franck agulhon, diego imbert, pierre-alain goualch


